—J’ai honte, dit-elle, d’accepter tant d’argent; mais la vérité est que j’ai, en ce moment, le plus grand besoin d’en gagner, et si vous voulez me donner ce que vous dites, je vous promets de faire de mon mieux pour vous satisfaire.
Après cette première entrevue, ils se séparèrent, également contents l’un de l’autre, après avoir pris rendez-vous pour le matin suivant, à dix heures.
Le lendemain, Véra Alexandrovna avait fait quelques progrès. Dans les deux heures qu’elle passa à l’hôtel de l’Europe, elle arriva à lire à peu près correctement une colonne et demie du Novoié Vrémia. Ce fut un grand succès auquel s’associa de tout cœur Ture Ekman.
Pourtant il ne fallut pas beaucoup de temps au directeur de journal, qui avait l’habitude du travail, pour comprendre que Véra Alexandrovna ne lui serait d’aucune utilité au point de vue professionnel. Mais il la trouvait charmante et ne voulait pas s’en séparer. Une autre de ses relations lui découvrit à point nommé un petit juif très débrouillé, qui collaborait aux Birgevie Viedomosti. Il l’eut à déjeuner chaque jour et, pendant le repas, il apprenait toutes les nouvelles qui lui étaient nécessaires.
Véra Alexandrovna continuait à venir le voir le matin. Elle arrivait avec un peu de retard, vers dix heures et demie, ayant dans son manchon l’unique Novoié Vrémia qu’elle déployait avec gravité devant elle. Rien ne divertissait plus Ture Ekman que de la voir parcourir le journal avec les grâces et les précautions d’un jeune chat qui traverse un terrain rempli de ronces. Par moment, il ne pouvait s’empêcher d’éclater d’un rire si franc, si sans arrière-pensée, si communicatif que la jeune fille essayait en vain de prendre l’air courroucé.
—Vous vous moquez de moi, disait-elle. Ce n’est pas gentil.
Mais elle se mettait à rire aussi.
Un jour pourtant, comme elle était énervée, au lieu de rire avec Ture Ekman, elle commença de pleurer. Quand le bon Suédois vit des larmes dans les beaux yeux de sa petite amie, son cœur s’émut. Il se précipita vers elle.
—Ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, pardonnez-moi, je suis une brute. Mais vous savez bien que pour rien au monde, je ne voudrais vous faire de la peine. Remettez-vous, je vous en prie.
Il s’était emparé de la main de sa lectrice et parlait avec une bonté si évidente que la jeune fille reprit contenance et qu’il eut le plaisir de voir qu’elle lui souriait.