A partir de ce jour-là, leur intimité fut plus grande et ils devinrent de très bons amis.

Bientôt la comédie de la lecture cessa et fut remplacée par une conversation dans laquelle M. Ture Ekman eut l’occasion d’apprendre beaucoup plus de choses sur la vie russe, sur la famille et sur les jeunes filles, qu’il n’aurait pu le faire en vingt années d’une lecture quotidienne des journaux. Pourtant il remarqua que Véra Alexandrovna, si elle parlait à cœur ouvert des siens et de ce qu’elle avait vu autour d’elle, était fort sobre de détails pour tout ce qui concernait sa vie propre. Il semblait qu’il s’agît pour elle d’un spectacle auquel elle n’était pas mêlée. Elle lui apparaissait comme une jeune fille simple et pure dans une société compliquée, libre à l’excès et, somme toute, dépravée. Mais les grâces de la jeunesse l’avaient préservée. Elle savait tout et n’avait goûté à rien. Cette fraîcheur et cette candeur de l’âme qu’elle avait conservées plaisaient infiniment à Ture Ekman. Il se souvenait des paroles de son ami: «Prenez garde à vous!» Mais quel danger pouvait-on courir auprès de cette enfant innocente? Elle ne cherchait pas à lui plaire. Elle n’essayait pas de le gagner. Elle ne déployait aucune coquetterie.

On aurait bien étonné Ture Ekman si on lui avait dit qu’il était en train de devenir amoureux de sa lectrice. Lorsqu’il voyait la jeune Russe, il pensait à chaque fois à sa digne épouse et à sa fille, pour se féliciter que les siens vécussent dans une atmosphère si différente de celle qu’il respirait à Pétrograd. Parfois il s’attendrissait sur le sort qui attendait Véra Alexandrovna. Elle devrait se marier, épouser un honnête homme. Son père, il est vrai, occupait une haute position, mais, à quelques mots échappés à la jeune fille, Ekman avait compris qu’il manquait quelque chose à ce foyer. Qui donc pourrait lui assurer l’existence heureuse à laquelle elle avait droit? Un jour il en arriva même à lui demander pourquoi elle ne viendrait pas avec lui en Suède, où elle trouverait, sans doute, un mari digne d’elle.

Véra Alexandrovna, lorsqu’elle entendit cette proposition étrange, le regarda étonnée. Elle hocha la tête et répondit avec mélancolie:

—Je ne puis vivre qu’ici.

Ture Ekman prit tant de goût aux heures passées en compagnie de cette charmante fille qu’il lui proposa de l’accompagner dans les courses qu’il avait à faire l’après-midi. Elle lui servirait d’interprète.

Ils sortirent ainsi quelquefois ensemble, allèrent au cinéma, prirent le thé à l’hôtel Astoria. Ture Ekman avait pour Véra Alexandrovna mille attentions. Il lui achetait des boîtes de chocolat et des bonbons. Il était, avec elle, tout à fait paternel. Cela permettait une intimité bien plus grande. La jeune fille se prêtait à ce jeu. Du reste, par sa tenue même, par toute l’atmosphère qu’elle créait autour d’elle, par son air inimitable de «ne me touchez pas», elle donnait à l’excellent Suédois l’impression qu’elle était aussi pure et aussi froide que les neiges de son septentrional pays.

Il se complaisait dans ces pensées agréables lorsqu’un fait nouveau l’obligea soudainement à mettre en doute la valeur des réflexions qu’il avait faites au sujet de sa chère lectrice.

Il avait été souper chez des amis à la Perspective de Kameno-Ostrof. C’était le quartier où habitait Véra Alexandrovna. Le souper s’était prolongé très tard; on avait bu plus que de raison. Vers cinq heures du matin, un peu alourdi, Ture Ekman se décida enfin à regagner le lointain hôtel de l’Europe. Il prit un traîneau, releva le col de sa fourrure, mit les mains dans ses poches et, cahoté au trot lent du cheval sur la neige durcie et inégale, éprouva un plaisir assez vif à sentir l’air glacé lui piquer les joues et le front. «Je n’ai pas beaucoup d’heures à dormir, songeait-il. Véra Alexandrovna viendra comme à l’ordinaire. C’est un ange!... Ah! que j’ai sommeil!... Pourvu que je me réveille à temps!...»

Cependant il s’intéressait à la vie qui commençait à renaître dans la ville endormie. Malgré le froid, malgré la profondeur de la nuit, on voyait des femmes glisser le long des maisons, tout emmitouflées dans leurs manteaux fourrés, la tête couverte d’un châle. C’était des servantes, ou des femmes d’ouvriers, qui allaient se mettre à la porte d’une boulangerie pour avoir, après une interminable attente, leur pain quotidien. Notre bon Suédois s’attendrit sur les souffrances de ces malheureuses, sur leur patience. Il adressa, en lui-même, un blâme sévère à l’édilité dont l’incurie obligeait les habitants de la capitale à de longues stations dans les rues, par vingt et trente degrés de froid. Ces files de femmes, auxquelles se mêlaient quelques hommes et même des enfants, se tenaient immobiles sur le trottoir. Ture Ekman en vit une de près d’une centaine de personnes puis, un peu plus loin, une seconde non moins étendue.