Un grand réverbère électrique jetait une lumière blafarde sur les femmes qui étaient là, tassées les unes contre les autres, comme pour se réchauffer.

Soudain, il sursauta. Il venait de reconnaître au milieu de la rangée près de la chaussée son élégante secrétaire. Elle était enveloppée du manteau de fourrures qu’il avait le plaisir de lui enlever chaque matin et d’aller poser sur le lit, derrière le paravent. Au lieu de chapeau, elle portait, comme ses compagnes de corvée, un châle beige croisé sur la tête et qui ne laissait apercevoir que son visage pâle. Elle semblait très fatiguée.

Ture Ekman n’en crut pas ses yeux. Pour la regarder encore, il se retourna dans le traîneau qui glissait sur la neige gelée. Oui, c’était bien elle! il ne put retenir un: «Ah! mon Dieu!» qui retentit dans la nuit.

En entendant ces mots prononcés par une voix connue, la jeune fille tourna son visage et Ture Ekman comprit qu’elle l’avait vu.

Le désarroi du bon Suédois était si grand, le désordre de ses idées si complet, qu’il ne sut prendre un parti à temps. Il hésita quelques secondes à donner l’ordre à son cocher d’arrêter. Mais déjà il était loin de la file allongée des femmes, il se tut et continua lentement son chemin vers l’hôtel de l’Europe. Malgré le froid, il tenait ses yeux grands ouverts, comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il était préoccupé.

Il dormit peu, d’un sommeil agité. De bonne heure, il se leva en hâte et descendit au café de l’hôtel pendant que les domestiques faisaient sa chambre.

Un peu avant onze heures, Véra Alexandrovna entra chez lui, le Novoié Vrémia sous le bras. Sur son jeune visage, on ne lisait aucune trace d’embarras et Ture Ekman qui la regardait avec une extrême curiosité, en arrivait à douter de ce qu’il avait vu et à se demander si, sous l’influence de l’alcool absorbé, il n’avait pas été victime d’une illusion sur la perspective de Kameno-Ostrof. Lorsqu’elle levait les yeux sur lui, il détournait vite les siens de peur de paraître indiscret. Cependant il mourait d’envie de savoir pourquoi Véra Alexandrovna se trouvait de si grand matin dans la rue en compagnie d’humbles servantes et de femmes du peuple. Après bien des hésitations, il se décida à l’interroger. Mais cet homme d’affaires était avec les femmes d’une grande timidité (on s’en est aperçu, de reste) et il ne savait comment s’y prendre. Rougissant un peu, il finit par lui dire:

—Ne vous ai-je pas déjà vue aujourd’hui, Véra Alexandrovna?

La jeune fille le regarda avec une parfaite tranquillité.

—Ah! c’était vous, monsieur Ture Ekman, qui passiez ce matin sur Kameno-Ostrof. Je croyais bien avoir reconnu votre voix. Vous vous couchez trop tard, vraiment.