Puis elle se remit à chercher des nouvelles dans le journal déplié devant elle.

Le flegmatique Suédois était tout à fait déconcerté par les mots et par le ton de Véra Alexandrovna. Il n’en savait pas plus qu’avant d’avoir parlé. Au contraire, la simplicité avec laquelle elle avait répondu à sa question ajoutait au mystère qu’il voulait percer. Il fit quelques pas dans la chambre; il toussa une ou deux fois, puis, s’arrêtant devant la table, il prit le journal, le plia et, face à la jeune fille, il lui dit:

—Voulez-vous m’expliquer pourquoi vous stationnez à la porte fermée d’une boulangerie à cinq heures du matin en plein hiver de Petrograd? N’avez-vous pas de servantes? Votre père sait-il ce que vous faites? (Ici Véra Alexandrovna ne put retenir un mouvement d’effroi.) Etes-vous dans la gêne?... Dites-le-moi franchement, je vous prie... Vous savez que j’ai beaucoup d’affection pour vous, ma chère Véra Alexandrovna (Ture Ekman se troublait un peu)... Je pourrai peut-être vous venir en aide si vous traversez une crise... Confiez-vous à moi, mon enfant.

Il lui avait pris une main. Il était dans une grande agitation. De son côté, Véra Alexandrovna montrait plus d’émotion qu’elle n’en avait jamais laissé paraître en présence de Ture Ekman. Pour la première fois, il semblait qu’un combat se livrât en elle; son visage s’animait, ses seins se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme plus rapide.

Ture Ekman, la voyant ainsi, redoubla ses efforts. Il mit tant de persuasion dans ses demandes répétées, une chaleur si communicative dans son accent, qu’il eut la joie de voir la réserve de Véra Alexandrovna fondre peu à peu. Les beaux yeux gris de la jeune fille se voilèrent et bientôt s’emplirent de larmes. Le cœur du pauvre Ekman battait à se rompre. Il pressentait le plus douloureux des mystères.

—Dites-moi votre peine, fit-il avec plus de décision encore, et, s’il dépend de moi, je l’allégerai.

—Vous êtes bon, murmura-t-elle enfin, en se penchant vers lui. Il y a trop longtemps que je suis seule, sans une âme à qui me confier, obligée de me cacher de tous. Je n’en puis plus (elle soupira)... Je vous dirai tout comme à un être humain.

Elle s’arrêta un instant pour mettre de l’ordre dans ses idées tumultueuses; puis, le coude appuyé sur la table et la main soutenant son charmant visage, elle commença ainsi, non sans beaucoup de mélancolie et peut-être un peu trop de solennité (il est difficile d’être simple dans des moments pareils):

—J’ai un ami, monsieur Ture Ekman, un ami que j’aime, que j’admire, et à qui je me suis donnée.

Lorsqu’il entendit ce début, l’excellent Suédois sentit un trouble inconnu l’envahir. Sa poitrine se serra. Il eut chaud, puis froid. La netteté de cet aveu ne laissait place, hélas! à aucune ambiguïté. Il ne savait comment accueillir le sentiment que cette confession faisait naître en lui et n’osait en rechercher la cause. Véra Alexandrovna avait un amant! Comment le croire? mais comment en douter? Et puis pourquoi était-elle bien avant le jour à la porte d’une boulangerie. Comment ceci était-il expliqué par cela? Ture Ekman s’y perdait. Cependant elle continuait: