—Mon ami est un jeune artiste. Il s’appelle Paul. C’est un peintre du plus grand talent et qui sera célèbre. Pour l’instant, il n’a aucunes ressources et vit dans la pauvreté. Il a contre lui, naturellement, toute une cabale. On essaie de s’en défaire. Pas un journal ne parle de lui; pas une exposition n’accepte ses œuvres. Il est seul, mais il vaincra.

Véra Alexandrovna s’animait en parlant. Elle était fière de son amant, elle s’indignait contre la sottise publique. Ses jolis yeux lançaient des éclairs. La colère la rendait éloquente. Jamais Ture Ekman ne l’avait vue si belle. Elle parlait, toute à la joie d’avoir quelqu’un à qui raconter ses peines; elle disait le début de leur liaison, comment elle avait fait la connaissance de Paul, par hasard, aux Iles où il peignait en plein air «un paysage ravissant et tout plein de poésie. Il semblait que l’on entendît les oiseaux chanter (c’est ainsi qu’elle s’exprimait)». Ils s’étaient liés, s’étaient promenés ensemble, puis elle avait été le voir dans sa chambre misérable et là, un jour où il était malheureux, où il doutait de lui-même, elle s’était donnée à lui pour rendre à cet artiste l’orgueil et la force, trop heureuse qu’un si grand génie pût goûter quelque joie par la possession d’un corps qui n’avait appartenu à personne.

—Je lui ai livré ce que j’avais de plus sacré, dit-elle, mais j’ai gagné son âme et qu’est-ce que la pauvre offrande que je lui ai faite auprès du don magnifique que j’ai reçu de lui?

Ture Ekman perdait pied dans les régions sublimes où la jeune fille l’entraînait. Il revint à son idée fixe en lui demandant, à un moment où elle s’était arrêtée de parler:

—Mais, Véra Alexandrovna, pourquoi étiez-vous à la porte d’une boulangerie ce matin avant le lever du jour?

Ramenée à la plate réalité, Véra n’éprouva aucun embarras. Ture Ekman avait noté, du reste, qu’elle n’avait pas essayé de se justifier et qu’elle s’était bornée à expliquer la situation dans laquelle elle se trouvait.

—Paul, comme je vous l’ai expliqué, continua-t-elle, n’a aucune ressource. Il loge chez des gens assez pauvres qui lui ont loué une chambre. Ils n’ont pas de servante. Aussi serait-il obligé d’aller chercher son pain lui-même de grand matin. Mais vous comprenez comme moi que cela ne serait pas possible. La vie d’un artiste a ses exigences. Comment un homme habitué aux pensées les plus élevées pourrait-il s’abaisser à des questions de ménage?... Et puis Paul n’est pas fort. Il paraît robuste, c’est vrai, mais il a les bronches faibles. Pour un rien, il s’enrhumerait. Le voyez-vous par ces nuits terribles de Pétrograd rester une heure ou deux exposé au froid?

Ture Ekman regarda la jeune fille. Elle était frêle et délicate. Par moment, elle toussait. Il se mit à détester Paul. Quel homme était-ce pour laisser une fille comme Véra, habituée au luxe, et, moralement, un ange, lui rendre de tels services? Et, au même temps que le bon Ture éprouvait de la pitié et de l’admiration pour sa chère Véra, il avait l’idée assez nette que le talent de Paul, ne valait pas les sacrifices que la jeune fille faisait pour lui. Il résolut de voir le peintre et ses tableaux. Il voulait juger lui-même l’homme qui avait inspiré un si grand amour à sa lectrice. Il dit donc à cette dernière:

—Vous savez que j’aime la peinture et que je suis une façon de connaisseur. Oui, j’ai chez moi une petite collection de tableaux modernes; peut-être pourrai-je y joindre une œuvre de votre ami, si ses prétentions ne sont pas trop élevées. Et puis, je serai heureux d’entrer en relations avec un artiste aussi distingué.

Le visage de Véra Alexandrovna s’empourpra de joie.