—Que vous êtes bon, dit-elle en prenant affectueusement les mains du brave Suédois, que vous êtes bon! Mais est-il vrai que vous vous y connaissez en peinture? Ce n’est pas pour me faire plaisir que vous dites cela? Vous êtes un véritable amateur?
Ture Ekman lui assura qu’il aimait la peinture d’un amour véritable et qu’il passait pour s’y entendre.
Véra Alexandrovna, à cette déclaration positive, fut au comble du bonheur. On convint que, le jour suivant, après la séance à l’hôtel de l’Europe, ils se rendraient tous deux chez Paul.
Le lendemain, donc, les voilà partis en traîneau vers midi. Tout le long du chemin, la jeune fille bavarda joyeusement et le thème unique de son bavardage était Paul.
Ils arrivèrent enfin à la maison du héros. C’était un grand immeuble, à plusieurs corps de bâtiment séparés par de vastes cours. Ils montèrent un escalier qui ressemblait à un escalier de service et s’arrêtèrent au quatrième étage. Là, ils sonnèrent à une porte étroite et attendirent assez longtemps, jusqu’à ce qu’une femme débraillée et de mauvaise humeur vînt leur ouvrir et les introduisît dans un vestibule sans meubles qu’envahissait une odeur de choux aigres. Ils suivirent un couloir encombré de malles et de panières, au bout duquel Véra Alexandrovna poussa la porte entre-bâillée d’une chambre. Un jeune homme, à leur venue, se leva d’un vieux fauteuil et fit quelques pas au-devant des visiteurs. Il était grand, gros; sa figure était blafarde, le nez allongé, les yeux étroits et petits. Toute sa contenance était à la fois gênée et satisfaite. Il paraissait très jeune. La chambre était misérablement meublée, mais, en outre, elle était sale et en désordre, des bouts et des cendres de cigarettes traînaient partout; du linge sale était entassé dans un coin; des tubes de couleur gisaient, éventrés, sur le plancher. Le cœur du bon Ture Ekman se serra à l’idée que sa chère lectrice, cet ange, cet être pur et bon, s’était abandonnée dans un décor pareil aux caresses d’un tel homme. Mais peut-être sous cette enveloppe peu aimable, Paul cachait-il un vrai talent, une originalité précieuse, des dons qui rachèteraient son ingrate apparence. Hélas! Ture Ekman fut bien vite désabusé. Paul, à la demande de Véra, montrait ses dernières œuvres. C’étaient les plus plates inventions, des paysages tout pareils dans leur fadeur aux chromo-lithographies qui ornent le couvercle des boîtes à bonbons. Ture Ekman, qui avait du goût, vit au premier coup d’œil que Paul n’avait aucun don et aucun avenir. Il eut peine à réprimer un mouvement de mauvaise humeur. Il ne pouvait plus supporter la présence de Paul et se leva un peu brusquement pour prendre congé.
A ce moment, il se tourna vers la jeune fille. Le regard qu’elle tenait fixé sur lui était chargé d’une anxiété si visible que Ture Ekman en frissonna. Oui, il était évident qu’elle attendait son verdict d’une âme pleine d’inquiétude et de terreur. La magnifique assurance dont elle avait fait preuve en parlant de Paul à l’hôtel de l’Europe avait disparu. Il ne restait plus qu’une pauvre petite fille à moitié morte à l’idée que l’œuvre de son amant était jugée mauvaise par un homme dont elle avait éprouvé la bonté et qui connaissait la peinture. Ture Ekman se sentit fort gêné. Il toussa pour reprendre contenance, fit quelques pas. Puis, soudainement, il s’empara d’une petite toile et demanda à Paul, d’une voix embarrassée, combien il l’estimait.
Paul hésita un instant, puis dit:
—Cent roubles.
Sans ajouter un mot, Ture Ekman ouvrit son portefeuille, en tira un billet de banque et le remit au jeune homme. Puis, son tableau sous le bras, il salua Paul et Véra Alexandrovna. Il osait à peine regarder la jeune fille en lui disant au revoir.
Dans le rapide coup d’œil qu’il lui lança, il crut voir qu’elle gardait un visage douloureux et fermé. Lui-même se sentait fort mal à son aise. Il ne respira librement qu’une fois sur le trottoir et, là, il traduisit ses sentiments intimes par un violent juron dans sa langue natale.