Toute la journée, il fut poursuivi par le souvenir de la scène dans laquelle il avait joué un rôle. Il s’attendrissait sur le sort infortuné de Véra Alexandrovna qui, par une incompréhensible folie, avait sacrifié sa vie à celle d’un raté et d’un égoïste qui l’exploitait. Il ne pouvait oublier le regard de la jeune fille au moment où il examinait les horribles tableaux de Paul. «La pauvre petite, répétait-il, la pauvre petite!» et il se savait un gré infini d’avoir su dissimuler son opinion véritable.

Mais le lendemain matin, à peine Véra Alexandrovna était-elle entrée chez lui qu’il comprit, à la voir pâle et sérieuse, qu’un drame s’était passé. La façon même dont elle l’aborda, la tristesse de ses yeux montraient à Ture Ekman une Véra qu’il n’avait jusqu’alors pas connue. Il n’eut pas longtemps à attendre pour savoir les causes d’un changement si complet. Avant même de quitter son manteau, elle vint à lui:

—J’ai compris. Monsieur Ture Ekman, je vous remercie, vous êtes un homme admirable.

Le pauvre Ekman n’entendait rien à ce que disait Véra. Mais il était près d’elle; il sentait que la minute était solennelle et son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

Véra continua:

—Paul n’a pas de talent. Je le sais maintenant. C’est par charité que vous lui avez acheté un tableau; vous avez agi dans une situation difficile avec une grande délicatesse. Mais je veux vous rendre vos cent roubles, monsieur Ekman.

A ce moment, la voix de la jeune fille se troubla un peu. Elle ne disait pas, en effet, toute la vérité. Le billet qu’elle lui tendait venait d’un bijoutier voisin de l’hôtel de l’Europe, qui le lui avait remis en échange d’un petit bijou qu’elle avait vendu.

Comme Ture Ekman protestait, refusait de reprendre son argent, jurait que la peinture de Paul était fort intéressante, elle l’interrompit avec impatience et dit:

—Ne mentez pas, je vous prie. Vous m’avez rendu un grand service. J’ai rompu avec Paul, je ne le reverrai de ma vie, je me suis trompée sur lui. J’étais très jeune, monsieur Ekman; j’ai cru que c’était un grand artiste; j’ai vécu dans le mensonge. Grâce à vous, je vois clair aujourd’hui. Mais j’ai appris autre chose encore hier, c’est que vous êtes un homme noble, et il n’y a rien de plus grand au monde.

Notre bon Suédois se mit à rougir. Sa surprise était si grande qu’il ne savait quelle mine faire. Cette charmante jeune fille était là, presque dans ses bras, toute tendue vers lui; il se rendait compte qu’un autre, plus audacieux, aurait à cet instant une belle partie à gagner. L’émotion de Véra, la sienne propre, cette chambre tiède où ils étaient tous deux enfermés... il eut comme un vertige, se dégagea vivement et courut à la fenêtre.