Et, sous un réverbère, elle sortit de son sac à main sa boîte de fard et un petit miroir qu’elle me tendit.

—Voulez-vous me tenir ce miroir? fit-elle.

Je le pris et elle commença à se mettre un peu de rouge. Puis elle se passa une houppette de poudre de riz sur le nez.

—Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle, lorsqu’elle eut fini.

J’étais exaspéré. Vous me voyez aidant cette folle à faire sa toilette entre trois et quatre heures du matin, sur un quai, par un froid sibérien. Et puis je ne comprenais rien à la scène qu’elle me jouait.

—Je ne vous quitterai pas, fis-je, avant que vous m’expliquiez ce que tout cela signifie.

—Pas aujourd’hui, dit-elle avec une légère caresse de la main sur ma joue. Une autre fois, peut-être. Qui sait?

Déjà elle m’échappait.

Je rentrai chez moi, pestant contre les incompréhensibles caprices des femmes russes.

Je n’eus pas longtemps à attendre pour satisfaire ma curiosité. Chose bizarre, j’avais pris ce soir-là un goût beaucoup plus vif pour Sonia Grigorievna. Je n’aime pas les gens tout simples et en qui l’on voit au premier coup d’œil. Ne l’eussé-je pas rencontrée sur la Fontanka, je n’aurais peut-être plus pensé à elle. Maintenant, au contraire, je voulais connaître son histoire. Je m’attachai à Sonia et, peu de semaines après, elle avait quitté l’appartement de Makharof pour habiter le mien. Je passe sous silence la vie que nous menâmes à deux pendant quelques mois. Elle fut assez curieuse et, bien que déchirée, m’a laissé un agréable souvenir. Mais je veux seulement vous raconter puisque les femmes russes vous intéressent, pourquoi Sonia Grigorievna se promenait sur la Fontanka par cette nuit si froide de janvier.