Elle me le dit elle-même un jour, poussée par l’impérieux désir qu’ont les femmes de ce pays de parler de leur passé et d’évoquer, infernales nécromanciennes, entre les bras de leur amant, les ombres de ses prédécesseurs.

—Il y avait longtemps, me dit-elle, que je n’aimais plus Makharof quand je t’ai rencontré. Je savais qu’il me trompait; cela m’était indifférent. Je ne lui cachais pas que je lui étais infidèle. Il affectait de n’y attacher aucune importance; mais j’étais certaine qu’il ne croyait pas ce que je lui disais. Il se persuadait que je l’aimais toujours et que je mentais pour le simple plaisir de le faire enrager. Il ne pouvait imaginer qu’un homme tel que lui ne fût pas adoré. J’avais beau lui donner des détails précis, il n’y ajoutait aucune créance. Et d’abord cela m’exaspéra. Puis, en pensant sans fin à ce sujet, mes idées changèrent, je me dis: «S’il est sûr d’être aimé, c’est peut-être qu’au fond il m’aime encore. Sans doute, il a des maîtresses d’occasion, des passades, mais c’est à moi qu’il revient toujours; c’est avec moi qu’il habite; c’est moi qu’il veut trouver dans l’appartement quand il rentre.» Et dès lors, je ne m’intéressai plus qu’à une chose: savoir s’il m’aimait ou non. Il y avait un point sur lequel je le voyais très sensible: il tenait à ce que je fusse à la maison quand il lui plaisait d’y revenir. Note, en passant, que quand nous nous retrouvions, c’était le plus souvent pour nous quereller. Naturellement, il avait mille raisons ingénieuses pour expliquer pourquoi je devais l’attendre. Il fallait que le samovar fût prêt: je devais veiller à ce que les poêles chauffassent bien, etc., etc. Moi, qui avais compris tout cela, je m’arrangeais le plus souvent possible, et surtout le soir, pour ne pas être chez nous à l’heure où Makharof rentrait. Je me représentais Makharof me cherchant dans l’appartement, allant de pièce en pièce, m’appelant et, finalement, ivre de fureur, cassant quelque meuble.

Les yeux de Sonia brillaient de plaisir au souvenir des tortures qu’elle avait fait subir à son amant.

—Le jour où j’ai dîné ici, continua-t-elle, Makharof m’avait dit en sortant qu’il serait rentré à minuit et qu’il voulait avoir quelque chose à manger avant de travailler. Tu te souviens que j’eus grand soin de ne retourner chez moi qu’à une heure du matin. Mais tu peux imaginer ma colère quand tu sauras que je ne trouvai personne à la maison. Je n’hésitai pas un instant, je remis ma fourrure et sortis...

—Et tu es restée ainsi deux heures dehors, risquant la mort, pour la seule et maigre satisfaction de penser au désappointement de Makharof lorsqu’il rentrerait dans un appartement où tu n’étais pas. Mais c’est absurde, ma chère Sonia!...

Elle me regarda stupéfaite.

—Tu es Français, me dit-elle en haussant les épaules.

Elle n’ajouta rien, comme si ce simple mot suffisait à évoquer l’abîme qui nous séparait.

Mais je me piquai:

—Je comprends bien plus et bien mieux que tu ne l’imagines, repris-je. Je comprends que tu l’aimais encore, bien que tu ne voulusses pas te l’avouer. Sans doute, il t’aimait aussi. Et vous jouiez à cache-cache. Mais le diable m’emporte si j’ai jamais vu des gens qui missent un tel enjeu à la partie. Tu sais que tu risquais ta vie ce soir-là, sur la Fontanka.