Elle ne répondit rien. Et il y eut entre nous un long silence. C’est moi qui le rompis.

—Et quand tu es entrée, dis-je, que s’est-il passé? Tu as eu ta scène sans doute, la scène que tu attendais, la scène que tu voulais provoquer, qui t’était aussi indispensable pour finir la journée et dormir tranquille qu’une dose d’opium à l’opiomane.

Sonia sourit.

—Non, fit-elle, il n’y eut aucune scène et la fin de mon histoire est bien plus surprenante. Je te la raconterai puisque tu parais prendre plaisir à ces folies. Tu te souviens que je suis rentrée peut-être cinq minutes après Makharof. Eh bien, je te donne en mille de deviner comment je l’ai trouvé... L’appartement était sombre, pas une pièce n’était éclairée; Makharof était déjà couché, et il dormait à poings fermés. Il dormait!... Tu comprends bien que je n’ai pas été sa dupe. Il feignait de dormir. Il voulait ainsi me faire sentir qu’il lui était complètement indifférent que je fusse là ou que je n’y fusse pas, que je pouvais découcher si bon me semblait, pourvu que son sommeil n’en fût pas dérangé... Oui, mais moi je ne pouvais m’empêcher de rire en pensant à la hâte fébrile avec laquelle il s’était déshabillé, sans même fumer une dernière cigarette, sans même faire sa toilette, de façon à pouvoir paraître endormi si, par hasard, j’arrivais sur ses talons. Et je réfléchissais à la comédie qu’il me jouait ainsi. Il voulait se donner l’air—et à quel prix!—d’être indifférent. Il ne l’était donc pas. Je vis clair tout d’un coup. Cette fois-ci je savais la vérité: j’avais la preuve qu’il m’aimait encore. Ah! je ne puis te dire combien j’étais heureuse. Toutes les souffrances que le froid m’avait fait endurer pendant les deux mortelles heures d’attente sur la Fontanka étaient payées et largement... Et vois-tu, tout Français que tu es, tu avais peut-être raison tout à l’heure. Jusqu’à ce jour-là, tant que je doutais de lui, je l’aimais encore, sans doute. Mais, à partir de la minute où j’ai été fixée sur ses sentiments, il a perdu tout intérêt pour moi. Il est devenu soudain comme s’il n’était pas; je ne pouvais même arriver à comprendre comment j’étais restée attachée si longtemps à cet être brutal... La suite, tu la connais, et la preuve que je dis vrai, tu l’as devant toi, puisque je suis ici maintenant.

TABLE DES MATIÈRES
[Nadia].[5]
[Vera Alexandrovna].[89]
[Sonia Grigorievna].[125]
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 16 OCTOBRE 1922
PAR F. PAILLART, A
ABBEVILLE (SOMME)

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