Souvent ces petits ânes portent de gros hommes. C’est un spectacle charmant qu’un gras et digne Persan assis sur son âne. Le bât est tellement large que notre Persan a les cuisses horizontales; seuls les tibias pendent et, au bout des tibias, les pieds dans de belles babouches persiques qu’on appelle des guivets. Il se tient ou sur le cou de la bête, ou sur la croupe, mais jamais à la place où vous et moi nous asseyons quand nous montons à âne. Il est grand, gros, sa robe flotte au vent; il semble qu’il va écraser le petit animal. Mais celui-ci galope de son mieux et secoue tant qu’il peut le Persan enturbanné qu’il a sur le dos.

L’âne en Orient est un animal sympathique; il ne l’ignore pas. Ce n’est pas de son nom qu’on appelle dans les écoles les petits enfants qui font des fautes en lisant le Coran.

J’ai rencontré quelque part dans le désert un petit âne. Il portait une femme bellement drapée et voilée. Cette femme avait sur les bras un enfant qui dormait. A côté d’eux, marchait un homme, une ceinture autour des reins, le bâton à la main. L’âne allait à travers les sables infinis et blonds à pas menus, attentif à éviter les pierres du chemin et à ne pas secouer son précieux fardeau. Il ne tenait la tête ni haute ni basse, mais comme il fallait. C’était un âne très bien. Il savait qu’il représentait pour nous à ce moment l’âne de La Fuite en Égypte.

Des Persans.—Je regarde aussi les Persans. Je ne connais rien à l’ethnologie, science décevante, mais je vois qu’il y a en Perse des types, sinon des races, bien différents. Voici des gens plus noirs que les Hindous, d’autres sont Mongols, d’autres Turcs. Les vrais Persans (je n’en juge que d’après l’idée que je me fais des Persans, c’est mon seul critérium et il ne faut pas m’en demander davantage) sont grands et élancés; ils ont les traits réguliers, le visage ovale, le front un peu bombé, les yeux beaux et en amande, un cou haut; ils marchent bien.

Leur costume est resté ce qu’il était jadis, exception faite des Persans européanisés qui s’habillent de redingotes à plis. Les autres ont une espèce de justaucorps maintenu par une ceinture, par-dessus lequel ils mettent une robe flottante qui tombe jusqu’à terre. Comme je l’ai dit, les seïdes ou descendants du Prophète (sur Lui la paix) ont seuls le droit de porter robes, ceintures et turbans verts. Si l’on demande comment ces seïdes prouvent leur descendance de Mahomet, je dirai qu’ils l’affirment sans la prouver, et c’est bien plus simple. Grâce à Dieu unique, la postérité du Prophète a été bénie, car elle est innombrable, et les robes vertes font dans la foule persane un effet charmant. Les Persans non seïdes ont à l’ordinaire une robe de laine brune; quelques-uns sont vêtus de bleu clair. Ils ont tous un des deux bonnets nationaux. Seuls, les mollahs se coiffent d’un turban blanc.

Je les regarde aller, venir, s’arrêter, causer, vendre ou acheter. Il paraît n’y avoir entre eux aucune morgue, aucun souci du paraître. Dans une foule européenne, plus de la moitié des gens veulent passer pour ce qu’ils ne sont pas; l’employé de commerce tient à être pris pour un clerc de notaire, et celui-ci pour un clubman. Ces soucis sont étrangers aux Persans. Ils ne se donnent pas des airs. Je crois qu’il y a entre eux une égalité plus réelle qu’entre nous. Rien ne distingue dans l’habit et dans la façon de vivre au dehors un homme à son aise d’un autre qui n’a rien.

Ils s’abordent dans la rue ou au bazar, causent ensemble, se promènent; ils s’amusent aux mêmes choses, tandis qu’en Europe un homme riche considère comme inférieur de paraître prendre du plaisir là où se divertit le peuple. Dans le commerce des Persans entre eux, on voit de la simplicité et de la bonhomie. Je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais j’entends bien que ce marchand parlant à un riche client n’a pas le ton d’un Anglais snob lorsqu’il s’adresse à un duc et pair.

Travaillent-ils? Le moins possible. Ils flânent et bavardent beaucoup, au bazar, dans les rues, sur les places à l’ombre des platanes. Vers cinq heures, ils aiment à se promener; souvent, ils vont deux par deux en se tenant par le pouce, comme de grands enfants. Au dehors, on ne les voit jamais avec des femmes qui sortent seules.

Vers le soir, ils s’acheminent vers les jardins qui entourent les villes; ils circulent sous les arbres frais, s’asseyent au bord d’un ruisseau et causent.

Ils ne sont ni fiévreux, ni agités. Ils paraissent satisfaits de ce qu’ils ont. Nous disons que c’est peu. Mais pourquoi leur imposer nos goûts et nos besoins? Ils sont indifférents à une foule de choses qui nous passionnent.