Le comte de Gobineau, qui fut ici voilà cinquante ans, raconte à ce sujet des anecdotes que je veux croire vraies parce qu’elles sont charmantes. Le patriotisme, assure-t-il, n’est pas une de leurs vertus. Ils auraient vu sans déplaisir et presque sans curiosité les Russes ou les Anglais, maîtres de Téhéran (c’est du moins ce que dit Gobineau). Mais nous avons éprouvé par nous-mêmes qu’ils sont fanatiques. Il est difficile à un Européen d’approcher seulement d’une mosquée; s’il y pénètre, c’est la mort certaine. Et leur haine de l’étranger n’est-elle que fanatisme? Fanatisme et patriotisme ne sont-ils pas ici tout voisins?
Des observateurs éclairés m’assurent qu’à Téhéran la présence d’une colonie européenne nombreuse, au lieu d’amener un apaisement, a surexcité la haine de l’étranger. Téhéran est plus fanatique aujourd’hui qu’il y a cinquante ans.
Quoi qu’il en soit, on lit plus de paix sur leurs figures que sur les nôtres. Je passe devant eux à pied ou en voiture, souvent sous un soleil cuisant. Je vois ces Persans couchés sur des nattes dans l’ombre d’un portique, fumant le kelyan, un verre de thé à côté d’eux. Ils me regardent aussi. Ils ne comprennent pas mon agitation et se demandent pourquoi je suis venu de si loin en leur pays. Ils s’amusent de moi à moins de frais que moi d’eux.
Des Femmes.—Comme il est naturel, je regarde les femmes avec plus de curiosité et d’intérêt encore. Je les regarde et je ne vois rien.
Elles sont plus strictement voilées qu’aucunes femmes d’Orient. Elles ne sortent qu’enveloppées d’un grand voile noir, d’étoffe légère et sans beauté, qui les couvre de la tête aux pieds. Il s’entr’ouvre sur la figure, mais les femmes persanes ne veulent même pas montrer leurs yeux et portent sur le visage un mouchoir brodé à jour.
Le voile des femmes n’est pas prescrit par la religion.
Le Coran, qui règle tout, ne dit rien sur ce point. C’est seulement une coutume de bon ton, venue des femmes riches autour du Prophète et des chefs arabes. De même qu’en Angleterre une femme du peuple ne sortirait pas en ville sans chapeau (qui n’a vu à Londres devant certains bars d’effroyables ivrognesses redresser sur leur crâne chauve un vieux chapeau à fleurs?) de même en Orient, il est convenable que les femmes soient voilées.
Ainsi passent les Persanes avec leur voile noir et leur voile blanc, pareilles à de grands dominos. Sont-elles belles ou laides, vieilles ou jeunes? Cette énigme voilée est au premier abord assez irritante. Ces femmes ne nous donnent rien d’elles-mêmes, alors nous leur prêtons beaucoup. Puis, à la réflexion, on pense qu’il y en a beaucoup plus de vieilles que de jeunes, car la femme ici se fane vite; que la plupart sont ridées et décrépites; que, même parmi les jeunes, les jolies sont l’exception, et on finit par aimer ce voile qui, bien qu’il cache le plus souvent des visages sans beauté, met toutes les femmes au bénéfice du doute et leur prête l’attrait du mystère.
J’ai vu pourtant deux visages de femmes persanes. C’était à Kaswyn, le jour où le Chah y fit son entrée. Je me promenais dans la grande avenue lorsqu’un remous de la foule nous isola, deux femmes et moi, derrière le tronc d’un énorme platane. Là, comme si elles étaient seules, elles découvrirent leur visage pour arranger leur voile. J’aperçus des yeux noirs et brillants fendus en amande, un arc net et allongé de sourcils, la ligne sans défaut d’un nez droit, un teint mat et ambré et le commencement de l’ovale d’un visage dont j’aurais bien voulu que mes yeux pussent achever de parcourir la courbe charmante. Elles étaient, en vérité, comme deux sœurs; je les regardais avidement. Alors, m’ayant aperçu, elles recouvrirent sans hâte du reste, leur visage admirable.
Elles étaient très belles, mais je n’imiterai pas le voyageur connu qui déclarait qu’en France, pour une qu’il avait rencontrée de cette couleur, toutes les femmes étaient rousses. Je ne pense pas que toutes les Persanes soient belles. C’est, au contraire, parce qu’elles étaient sûres de leur beauté qui passait l’ordinaire, que mes deux Galatées ont voulu se laisser voir, avant de se cacher derrière le platane de Kaswyn.