Nous déployons nos lits de camp et nous voilà étendus voluptueusement à l’ombre des mûriers.
Les uns dorment comme mouches au soleil, d’autres rêvent, d’autres écrivent. L’air est chaud et sec; du vent passe sur nous; le soleil baisse, éclaire un grand mur qui clôt le jardin et, derrière le mur, étincelante d’or entre ses quatre minarets, la coupole de la mosquée où repose sainte Fatmeh qui rend Koum ville sainte. Mesched, seule, où dort l’imam Réza, est plus sacrée pour les Persans.
Dans le ciel montent et voguent de grands nuages blancs qui se lèvent du sud, viennent pour la joie de nos yeux de l’Arabie fabuleuse et s’en vont, hauts, candides et glorieux vers un Thibet lointain.
Là-bas, derrière les arbres, une flûte module presque indistincte; le soleil rase l’horizon, les oiseaux se pourchassent dans les branches que le vent agite lentement; un grand calme descend sur nous.
Où suis-je!
Je ne sais, et la paresse de mon esprit me pousse par une pente naturelle à ne me pas poser de questions en ce moment. Accablé par trente-six heures passées dans le désert, je constate seulement que je suis étendu dans un jardin qui pourrait être un jardin de l’Ile-de-France par une chaude journée. Je suis si las que j’accepte comme faisant partie du décor ordinaire de ma vie ce jardin clos, les arbres épais, le mur qu’éclaire le soleil couchant et les taches rouges des fleurs dans la verdure. Ce n’est qu’en me raidissant que j’arrive à recréer, dans la torpeur où je m’endors, la réalité du lieu où m’ont amené six semaines de voyage. Je suis en Perse; pourtant il me faut un grand effort pour l’imaginer. Il faut que je me répète à chaque minute:
«Je me repose dans un pays éloigné de celui où je suis né. Enfant, j’en ai rêvé souvent; je l’ai gagné pas à pas; j’ai traversé pour l’atteindre beaucoup de contrées. Maintenant j’ai atteint le haut plateau de l’Iran où fleurit une civilisation immémoriale. Je suis là où passèrent Darius et Alexandre, Haroun al Raschid, le bon calife, Gengis-Khan et Timour, le fléau du monde. Cette mosquée, sur laquelle je laisse errer mes regards indifférents, est un lieu de pèlerinage depuis des siècles pour les Persans. Je rêve seul dans une ville fanatique, à mille lieues des miens. Ma vie, je l’ai laissée derrière moi pour cette minute de fièvre où je me dis: «Je suis à Koum, au centre de la Perse: dans quelques heures, je quitterai ces lieux et je ne les reverrai jamais».
Au crépuscule, nous sortons du jardin; nous arrivons à la rivière qui coule brune et rapide sur les sables. Sur l’autre rive, en face de nous, s’élève la mosquée sainte derrière de petites constructions au bord de l’eau. Des mollahs au turban blanc se promènent sur les terrasses. Deux grands minarets, hardis de forme et de couleur, et deux plus petits flanquent la coupole centrale qui, au-dessus d’une grande arche revêtue de faïences émaillées bleues, brille sourdement, dans la lumière mourante, de tout l’or battu dont elle est recouverte.
A l’intérieur, on voit sans doute des bronzes anciens de Mossoul, des tapis du seizième siècle qui valent leur poids d’or, des faïences émaillées à reflets métalliques, ce que l’art persan a créé depuis dix siècles de plus raffiné; ces objets, que les collectionneurs d’Europe s’arracheraient à des prix fabuleux, ces richesses que nos yeux, hélas! ne contempleront jamais, dorment là, derrière les murs infranchissables du sanctuaire.
Nous allons au bazar couvert et obscur. Quelques injures nous sont jetées au passage. Koum, qui vit de sainte Fatmeh, est fanatique. La foule n’aime pas à voir des Européens et surtout des femmes non voilées. On regarde nos compagnes avec curiosité et mépris. Des gamins nous suivent. Le bazar est si étroit que, par moments, un cavalier survenant, il y a encombrement et l’on ne peut passer.