—Je ne veux plus continuer, j’en ai assez, je décide que je ne vais pas plus loin.

—Vous n’avez pas besoin de prendre une décision. Nous voici en panne de nouveau.

Et c’est vrai, nous sommes ensablés encore, à mi-distance entre les deux relais, dans le désert monotone que coupent de petits monticules de sable. Nous sommes là dans une chaleur sèche qui pique, à attendre que l’on nous ramène des chevaux de renfort. Le temps coule lentement. Quand arriverons-nous, de ce train, à Ispahan? Nous serons bien heureux si nous faisons, aujourd’hui, quarante kilomètres.

Dans le coupé de la diligence, pour passer les longues heures d’attente, nous causons. En quelques mots, l’un de nous évoque un bord de mer gris et bleu où soufflent des brises fraîches, où meurent sur le sable des vagues crêtées d’argent; ou bien c’est l’intimité close d’un chez soi, tentures passées, fleurs sur la table, feu de bois dans la cheminée, bibelots rares et familiers, un coup de timbre qui vous fait tressaillir... Ah! que tout cela devient émouvant à être raconté si loin de l’Europe, au centre de l’Iran, dans ce désert immémorial et brûlant, où ni plantes, ni hommes ne poussent. Avec quelle intensité, pour échapper aux tortures présentes, nous revivons les heures de jadis!

Vers cinq heures, la force du soleil est moins grande. Nous descendons et voulons aller à pied au relais. Nous voici dans le désert, marchant au cri de «Vers Ispahan!» mais le sable épais est si fin qu’il roule sous les pieds; la marche est impossible. Alors nous revenons à la diligence. Sous une ombrelle Emmanuel Bibesco se couche à l’ombre illusoire d’un arbuste nain et déclare qu’il finira ses jours là; d’autres s’installent sur le sable au ras des roues; il semble qu’on soit assis sur un four.

A droite, nous avons des montagnes neigeuses et lointaines.

Le soleil baisse, les sables et les pierres s’assombrissent, le désert devient violet autour de nous, les montagnes bleues; le ciel est jaune à peine au couchant; puis des mauves tendres passent au lilas foncé au-dessus de nos têtes. Et c’est tout de suite la nuit.

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Nous sommes changeants et divers. Parfois la lassitude nous accable, personne ne parle, nous nous regardons avec des yeux mornes, nous n’avons que la force de ne pas échanger les tristes réflexions que nous faisons intérieurement sur notre folie. Puis, soudain, pour un mot heureux, c’est un fou rire général, nous voilà gais et triomphants. Il y a ainsi des moments charmants dans cette grande voiture abominable qui nous emmène au prix de souffrances continuelles vers un Ispahan inaccessible.

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