Le cocher revient au galop, amenant deux chevaux. Nous repartons enfin. A huit heures et demie, nous sommes au relais de Mahommadab. Là, grande dispute avec le maître de poste, car nous exigeons six chevaux au lieu de quatre. Nous ne voulons pas rester en panne une troisième fois. Aimé, qui semble une fillette, bouscule des hommes trois fois gros comme lui.
Pendant que les autres se querellent, nous entrons sous la voûte pour prendre le thé léger qui nous est devenu indispensable.
L’arcade est profonde, le sol dallé à deux pieds au-dessus du niveau de la cour. Accroupi sur lui-même, le dos au mur, un vieil homme, la barbe et les ongles acajou, remue de ses doigts secs des braises dans un réchaud sur lequel sont posées deux ou trois théières. Il prépare des verres d’une infusion qu’il appelle thé et qui a le goût de paille d’écurie. Il ne faut point songer à toucher nous-mêmes à la théière. Pour ce crasseux, nous sommes malpropres; notre contact souillerait les ustensiles dans lesquels il cuisine pour les «purs» qui sont, comme on le sait, les seuls musulmans. Il prend du sucre dans un vieux mouchoir et nous tend le verre d’un air dégoûté. Nous sommes si affaiblis que nous restons assis sur une natte pouilleuse à attendre le breuvage détestable qu’il nous prépare.
Plus loin, sous l’arcade, rangés en demi-cercle, une bande de bougres en haillons sont accroupis sur leurs talons; leurs visages sont bruns, presque noirs; leur crâne est rasé du front à la nuque; sur les deux côtés seulement, une touffe de cheveux sombres; les uns ont des faces d’Hindous, d’autres sont voisins des nègres. Ils se passent sans mot dire une pipe au tuyau de bois énorme et nous regardent à peine. Une lampe au centre du cercle éclaire fortement leurs figures immobiles et leurs guenilles orgueilleuses.
Au fond de l’arcade, un gamin, presque nu, active, au moyen d’un éventail de palmes, un feu de braises qui rougeoient.
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De neuf heures à une heure, nous roulons dans la nuit. A chaque instant nous nous assoupissons et, chaque fois, un cahot nous réveille d’un coup plus dur. Nous espérons trouver un gîte à la prochaine étape et nous remettre de l’accablante journée que nous avons eue. Aimé nous y promet un abri.
Il fait une nuit glorieusement belle; l’air est sec; le ciel criblé d’étoiles si brillantes qu’on ne peut croire que ce soient elles qui luisent si pâles au-dessus de nos pays d’Europe. Ici les nébuleuses de la voie lactée, à peine visibles à Paris, ont l’éclat des étoiles de seconde grandeur dans nos climats. C’est un spectacle prodigieux que celui du ciel vu du haut plateau persan.
Nous nous arrêtons vers minuit devant un portail monumental. Les Persans ont le goût des monuments; bon nombre de relais ont ainsi une porte magnifique, qui ne mène nulle part. Une façade leur suffit. C’est insuffisant pour nous.
Aimé nous assure que nous pourrons coucher au village suivant. Nous nous résignons donc, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, à passer la nuit dans la diligence.