Assis sur des pierres, à la clarté de la lune qui se lève, nous mangeons des œufs durs, des biscuits et, en attendant que les chevaux soient prêts, faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la flamme. Nos membres sont ankylosés par tant d’heures de diligence.
Cinquième journée, 25 mai.—Nous avons donc trouvé aujourd’hui, cinquième jour de notre voyage dans le désert, le seul moyen de partir de bonne heure: c’est de ne pas nous coucher.
Nous arrangeons de notre mieux les banquettes du coupé pour que les jeunes femmes puissent s’y étendre, et nous voilà roulant de nouveau sur un sable inégal. Nous sommes très fatigués, mais au moins ne souffrons-nous plus de la chaleur. Et puis nous faisons du chemin et approchons d’Ispahan.
Dans le compartiment d’arrière de la diligence, nous changeons de position toutes les cinq minutes; nous nous prêtons un mutuel appui et déployons alternativement nos jambes sur les genoux de nos compagnons. Quant à dormir, il n’y faut pas songer.
Nous nous rattraperons à l’étape prochaine.
Les minutes coulent lentement. Enfin, vers cinq heures, l’aube naît dans le ciel. Vénus brille comme un pur diamant à l’Orient; les autres étoiles pâlissent. Le petit jour nous montre une oasis, délicieuse et réelle celle-ci, des champs d’orge, de seigle, de pavots blancs, des ruisseaux d’eau claire le long de la piste, et bientôt un village pittoresque, dont les maisons aux murs à créneaux semblent des châteaux-forts. A distance, elles produisent un effet imposant; de près, nous découvrons que ces maisons sont en ruine, et les murs en pisé, qu’un coup de pied abattrait.
La diligence persane; le cinquième jour du supplice.
Nous sommes au relais. Nous sautons de voiture pour nous reposer et dormir, enfin! Désespoir, il n’y a qu’une écurie souterraine et pas de chambre, pas le moindre abri, pas la plus petite cahute, pas un arbre pour nous protéger des rayons du soleil!
Quelques minutes désolées, et quelque colère! Des phrases de ce genre sont entendues. «Si on veut nous faire arriver sans manger et sans dormir à Ispahan, qu’on le dise. Il est évident qu’on veut notre mort.» Le «on», c’est moi sans doute, qui me résigne philosophiquement à l’inévitable, c’est-à-dire à ne pas dormir et à continuer notre marche, puisqu’on ne peut faire autrement. C’est moi, doué évidemment des pouvoirs d’un éfrit rencontré dans le désert, qui ai fait disparaître par un acte de ma toute-puissante volonté les chapar khanés somptueux qu’on se promettait.