Phérékyde pense avec inquiétude qu’il va manquer le bateau du 11 juin à Enzeli. M. Tchirkine envoie à la poste où l’on promet une voiture pour le lendemain matin à cinq heures. Et, cependant, nous nous mettons à jouer des charades folles où sont représentées de la façon la plus réaliste quelques-unes des scènes de notre voyage en Perse.
1er juin.—Ce matin, je crois voir le vieil Homère.
Tandis que je suis occupé avec les marchands qui continuent à me promettre des merveilles et à ne m’apporter que de ravissants bibelots, voici qu’un vieillard s’avance vers nous dans le jardin. Il porte, appuyée sur son épaule une harpe à corde unique, à la courbure antique et belle. Il est grand, noble d’aspect; dans sa barbe blanche se distinguent encore quelques traces de henné; de sa calotte de feutre s’échappent des cheveux d’argent. Il vient à pas lents. Comment dire la majesté simple de sa démarche, la dignité de cette tête de vieillard sur qui la vie a pesé? Je le regarde stupéfait et me demande quelle ville a été assez heureuse pour lui donner le jour. Ce rapsode va sans doute nous chanter, dans un langage que je ne comprendrai pas, les aventures de l’héroïque Rustem. Il s’approche, s’arrête, reste immobile. J’attends. Rien.
Alors je demande à l’interprète de le questionner et j’apprends qu’il est le cardeur de laine que nous avons demandé pour les matelas destinés à nos durs lits de camp. C’est avec la corde de cette harpe qu’il bat la laine.
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J’ai appris, par un agent financier russe, qu’on lui a proposé à son passage à Kachan, une plaque de revêtement dont on demandait une centaine de tomans. A Kachan, il y a, comme à Véramin, une mosquée de l’époque mongole, du XIIIe siècle. Trouverai-je enfin un de ces précieux reflets métalliques?
J’ai envoyé par les Phérékyde, qui nous ont quittés de grand matin, une lettre au télégraphiste anglais pour qu’il me fasse chercher dans Kachan la fameuse plaque et qu’il l’ait chez lui à notre passage dimanche prochain. Je suis angoissé à l’idée que peut-être elle aura été vendue avant mon arrivée. Pourtant, qui achèterait un reflet métallique à Kachan?
Après déjeuner, j’ai une grande émotion. Voici qu’un marchand que je n’ai jamais vu m’apporte une cinquantaine de miniatures. Plus de quarante d’entre elles ne valent rien, mais j’en sors huit du lot qui sont charmantes et, sur ces huit, il y en a quatre qui datent du XVIe siècle et montrent les caractères de l’art exquis de Chah Abbas.
J’entre en discussion avec le marchand. Il a une face fermée, un menton volontaire, et ne veut pas abaisser son prix lequel est énorme pour Ispahan. Je finis par lui offrir la moitié de ce qu’il demande; généralement, on donne un dixième. Il ne m’écoute pas. Mes amis les marchands se mettent avec moi pour le convaincre. Enfin l’un d’eux m’assure qu’il accepte mon offre. Sans lâcher les précieuses miniatures, je vais chercher l’argent qui est dans un sac chez moi.
Lorsque je reviens, le marchand n’accepte plus le prix convenu. Nous nous disputons et, furieux, je le renvoie.