Trébizonde vu de la mer.
Aucun batelier ne veut nous mettre à terre. Ceux qui viennent au bateau apportent des fruits et des légumes. Le transport des passagers leur est interdit. Si l’un d’eux nous prenait, il serait jeté en prison sur la plainte des bateliers qui ont le monopole du service des voyageurs. On comprend ici la liberté de travail à la façon américaine. Trébizonde rivalise avec Chicago.
Finalement le commandant met le youyou à notre disposition.
A terre, nous prenons des voitures et un guide, gentleman accompli au fez rouge, et nous partons à travers la ville qui est construite sur trois collines et dans le fond de deux vallées, lesquelles collines et vallées descendent précipitamment à la mer. Maisons petites, mais solides, rues en pente raide, mais de bon macadam, ponts de pierres. Trébizonde est une ville riche, affairée. Les Turcs qui l’habitent sont manifestement d’une race forte, faite pour conquérir et dominer; je vois des vieillards à la figure belle et fine, des marchands avisés, des ouvriers et manœuvres infatigables.
Les bazars de Trébizonde ne sont pas couverts. Nous flânons dans le dédale des petites rues étroites où d’actifs artisans assis sur leurs talons travaillent le cuir, le bois ou les métaux précieux. Au milieu du bazar nous traversons une ancienne maison carrée construite au quinzième siècle par des Génois qui faisaient le commerce de l’Orient. Elle a d’énormes portes de fer et d’épaisses murailles de pierre. Il est assez émouvant de voir ce palais italien de la première renaissance dans le bazar d’une ville asiatique.
Palais génois du XVe siècle à Trébizonde.
Le charme évocateur de Trébizonde est puissant. Les Dix mille et Xénophon s’y reposèrent; elle fit partie de l’empire byzantin et les Grecs y construisirent des églises qui sont encore debout. Puis les Commène y régnèrent dans des palais superbes, les Commène dont les femmes et les filles furent renommées pour leur beauté dans le monde entier. Vinrent enfin les Turcs sous Mahomet II. Les fortifications et quelques murs des demeures des Commène subsistent. On a creusé de petites maisons dans les vieux remparts; des arbres poussent entre les pierres rongées par le temps.
Nous visitons des églises byzantines dont quelques-unes ont conservé des fresques anciennes, des linteaux de porte ou des ambons de belle sculpture ornementale. Plusieurs d’entre elles sont devenues des mosquées, dans lesquelles, à notre grande surprise, on nous laisse entrer, non sans nous avoir préalablement déchaussés. Les mosquées où nous pénétrons ne contiennent rien d’intéressant. Les femmes voilées et les mosquées défendues, un des mystères attirants de la Perse!