Les torpilleurs prennent-ils la Grande-Duchesse-Xénie pour un bateau japonais? En voici, un, trois, cinq qui quittent le port et filent à grande vitesse vers nous. Puis deux croiseurs se mettent en marche. Nous sommes fort reconnaissants à l’Amirauté qui nous offre ce spectacle gratuit.

La rade de Sébastopol est très belle. Comme il a été démontré par l’expérience, une flotte de guerre peut s’y couler elle-même en toute sécurité. Nous pénétrons dans le port. On y est, en ce moment, fort affairé; sur les chantiers, on construit de nouveaux bateaux; en cales sèches, on répare les anciens. C’est un tapage infernal de boulons rivés à grand fracas de marteaux, de coups de sifflets, d’appels de sirènes, de jets de vapeur qui fusent en nuages blancs dans l’air frais du matin et que le vent déchire.

Ici l’on déploie une activité guerrière et bruyante. Nous n’y comptons rester que quelques heures, le temps de préparer notre départ en auto pour la petite ville tatare de Batchi-Séraï. Sébastopol nous paraît sans intérêt; il y a bien un musée de souvenirs de la guerre de 1854-55. C’est loin de nous, et nous n’avons pas l’âme aux récits de bataille.

Informons-nous plutôt de l’état présent des affaires. Un Français me montre un journal à un sou venu de France pour lui apprendre que Sébastopol est en flammes. Il ne s’en était pas douté.

—Pourtant Yalta, faisons-nous, a été pillée?

—On exagère, dit cet homme qui a besoin, du reste, pour son commerce d’une Crimée calme et pleine de touristes. Il est restaurateur.

Notre programme aujourd’hui est le suivant: déjeuner de bonne heure et départ à onze heures pour Batchi-Séraï, à cinquante kilomètres; de là remonter la vallée du Balbek, passer un col dans les montagnes qui dominent Yalta et redescendre sur cette ville de bains célèbre, la Nice russe, ainsi qu’on l’appelle, qui par la montagne est à cent kilomètres de Batchi-Séraï. Mais on nous promet de belles routes. Il n’est que temps.

Nous quittons Sébastopol à une heure, accompagnés des malédictions des nombreux cochers tatares qui sont assemblés sur la place devant l’hôtel.

Les environs de Sébastopol nous sont dès longtemps connus, de nom tout au moins. Qui n’a d’agréables souvenirs logés avenue de l’Alma ou Malakoff? Nous traversons Inkermann et nous voici sur la haute colline de Malakoff, d’où nous dégringolons sur la vallée du Balbek. On ne nous a pas trompés; il y a des routes, et bonnes, mais il y a aussi des caniveaux inattendus. J’ai la douleur de voir ma grosse valise quitter brusquement l’auto des mécaniciens, décrire une courbe harmonieuse en l’air et retomber sur la route. Nous suivrions la même trajectoire que ma valise si nous ne nous cramponnions à nos sièges.

Le paysage est charmant. Un printemps indécis et retardé verdit les prés, fleurit les amandiers. Nous goûtons la délicieuse sensation de découvrir en automobile un pays inconnu et lointain.