Dans le bas de la vallée le pays est très peuplé; nous passons de petites maisons entourées de jardins, des fermes, des champs où travaillent des Tatares; puis bientôt plus un village, plus une maison, nous sommes dans la forêt et dans la solitude. La route commence à grimper en pente raide sur le flanc de la montagne. Je vois à cent mètres au-dessus de moi la 40-chevaux gravissant sans effort les lacets à angles aigus et, derrière nous, la 16-chevaux des bagages qui monte des pentes de douze à quinze pour cent. Il y a un caniveau à chaque tournant, et un tournant à chaque cent mètres. Le soir vient; nous n’arriverons que de nuit à Yalta, et par quelle route difficile!

Nous montons toujours. On voit maintenant de la neige sous les arbres. Enfin nous sortons de la forêt, nous sommes près du sommet du col, lorsque soudain, à un détour de la route, nous nous trouvons en face d’un mur de neige d’un mètre de haut!

La grande Mercédès se lance à l’assaut, entre dans la neige qui se tasse devant le radiateur et bientôt oppose un obstacle infranchissable à la machine.

Que faire?

Il n’y a pas cinq cents mètres de neige devant nous; nous ne sommes qu’à vingt kilomètres d’Yalta. Derrière nous, c’est la terrible route en lacets qu’il faudra descendre dans la nuit; cent kilomètres avant d’arriver à Sébastopol, à quelle heure? sans manger!

Pourtant nous n’avons pas le choix et nous voilà filant dans la nuit, plongeant de quinze cents mètres en deux heures, longeant des précipices, sautant à chaque caniveau, arrêtés tous les cent mètres par le retour à angle aigu de la route sur elle-même. Les phares jettent de grandes lueurs mouvantes sur le pays désert...

Nous arrivons enfin dans la plaine. Le vent s’est levé en tempête; le ciel est noir, traversé de lourds nuages. Vers onze heures nous sommes sur la colline rocheuse de Malakoff. Un pneumatique crève. Pendant que l’on répare, nous descendons et nous étendons sur des châles, serrés les uns contre les autres, abîmés de fatigue et demi-morts de faim. Sur le sol pelé de Malakoff, parmi les pierres et les herbes rares, des souvenirs courent dans la nuit avec le vent qui hurle; d’autres ont été couchés ici plus fatigués que nous, si fatigués que la vie s’en alla d’eux en un soir semblable à celui-ci, alors que le sifflement des balles semblait, tant il était continu, celui du vent dans la nuit.

La place principale de Sébastopol.

19 avril.—Ce matin, nous nous promenons dans Sébastopol. Je prends une leçon de russe en essayant de déchiffrer les enseignes des magasins.