Pourquoi les Russes ont-ils un alphabet si compliqué? Pour nous mieux tromper, ils ont imaginé de prendre quelques-unes de nos lettres mais dans un sens différent. Leur M veut dire T, leur P est notre R. Et puis les caractères imprimés diffèrent de ceux de l’écriture courante, et les majuscules des minuscules, et cela du tout au tout. Aussi peut-on s’estimer heureux si, après un séjour de quelques semaines en Russie, on arrive à déchiffrer les enseignes. Quant à lire une adresse manuscrite, il faut y renoncer. Je me refuse à reconnaître mon nom écrit en russe.

J’ai fait une autre expérience.

Depuis huit jours que je suis en Russie, j’ai découvert que fort peu de Russes parlent français, et que l’on avait sur ce point des idées bien fausses à l’étranger. Ceux qui connaissent notre langue n’habitent pas leur pays; on les trouve en France et dans les villes d’eaux cosmopolites où ils peuvent offrir un agrément certain, mais ne sont d’aucune utilité. Je certifie qu’en Russie les cochers, ouvriers, agents de police, paysans, bouviers et pâtres que nous rencontrons dans les champs, les villages ou les villes, ignorent jusqu’aux rudiments de notre langue. Donc qui veut voyager en Russie en automobile comme nous le faisons, doit savoir lire, comprendre et parler le russe. Emmanuel Bibesco est notre interprète; nous autres arrivons tant bien que mal à nous tirer d’affaire, à l’aide des gestes, dans les petites difficultés quotidiennes. Nous avons tous appris à dire: Stakan tchai, mots magiques qui dans le village le plus perdu sont suivis de l’immédiate apparition d’un verre de thé excellent.

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Dans l’après-midi nous partons pour Yalta, quatre-vingts kilomètres le long de la corniche célèbre de la Crimée.

Notre première étape est au couvent de Saint-Georges. Pour y arriver, il faut quitter la grande route et couvrir une quinzaine de kilomètres à travers champs. Nos autos en avaient perdu l’habitude. Le paysan qui nous guide s’égare. Nous voici en panne sur un remblai, obligés de faire les cantonniers pour remplir un fossé que l’auto ne peut franchir. Nos compagnes, toujours courageuses, travaillent avec nous et portent de grosses pierres.

Si j’avais conçu, à Paris, quelques craintes au sujet de la présence de jeunes femmes délicates et de luxe dans notre expédition aventureuse, je suis depuis longtemps rassuré. J’ai vu comment elles avaient supporté la nuit de Bessarabie, la bonne humeur, la gaîté qu’elles n’ont cessé de montrer. C’est elles qui nous réconfortent et nous empêchent de nous laisser aller aux petites colères si naturelles aux voyageurs que nous sommes. Je recommande donc beaucoup d’emmener des jeunes femmes dans un voyage semblable. Mais il faut choisir...

Le monastère de Saint-Georges est bâti sur une terrasse dominant de trois cents mètres de rochers à pic la mer si bleue au fond de la baie. Les moines à longs cheveux qui habitent ce couvent peuvent louer soir et matin et chaque jour, d’une âme convaincue, le Dieu qui leur fit des loisirs en face d’une de ses plus belles œuvres.

Nous parcourons maintenant sur bonne route un pays de vallées, de terrains ondulés, de champs fertiles coupés de rivières, de collines parfois entamées et d’un blanc de craie.

Vers cinq heures, nous arrivons à Balaklava.