La route que nous devons suivre donne, vue d’ici, le vertige. Elle descend en tire-bouchon avec, dans les lacets aigus, une pente qui doit approcher de vingt pour cent. Mais nous avons fait la Bessarabie, nous ne craignons plus rien.
Je cherche la route qui arrêtera le conducteur intrépide et sûr de soi qu’est notre ami Georges Bibesco. Je lui ai, au départ, confié ma vie, ce que j’ai tout de même de plus précieux. Il m’a promis de me ramener intact à Paris. C’est son affaire et non la mienne, je n’y songe plus. Qu’il tienne la barre d’un bateau à voile ou le volant d’un auto, il est égal à lui-même, voit clair, décide vite, risque tout, passe, et ne casse rien. J’ai fait derrière lui quelques sauts magnifiques et que d’autres qualifieraient de périlleux; je n’en ai eu aucune émotion. A trois mètres en l’air, je me disais: «Qu’importe cette envolée, puisque je suis sûr de retrouver sous moi en retombant l’auto fidèle sur ses quatre roues». Je la retrouvais, en effet, et nous continuions. Après une centaine de caniveaux et de dos d’âne où l’on quitte brusquement son siège pour quelques secondes et gagne plusieurs mètres par manière de saut involontairement fait, on ne prête plus aucune attention craintive à ce mode nouveau de locomotion qui tient de la grenouille par la position des membres et de l’oiseau par l’amplitude du vol à travers l’espace.
Les deux mains sur le volant, les pieds à côté des freins, Georges Bibesco immuable regarde devant lui. Il est resté vingt-deux heures à la direction de la machine sans demander grâce. Je ne pourrais exiger du meilleur des mécaniciens un service aussi dur. Et cela prouve la supériorité de l’amateur sur le professionnel. Je ne voyagerai plus autrement.
La nuit est venue.
Il est curieux de constater que la nuit revient avec une régularité constante toutes les treize heures à peu près à la latitude et à la date où nous sommes. Cette venue de la nuit qui, il y a huit jours, nous étonnait encore lorsque nous étions sur route, ne nous surprend plus. Nous y sommes habitués. Nous sommes devenus une espèce nouvelle dans la grande famille des automobilistes, l’espèce noctambule.
Que d’autres préfèrent la clarté trop vantée des matins (il faudrait écrire une note précise sur les aurores; elles doivent leur réputation à certaines personnes qui, ayant horreur de partager leurs admirations avec la foule, ont décrété que l’aube était plus belle que le couchant. En fait les couchers de soleil sont plus magnifiques que les levers, et l’on n’est pas obligé de veiller toute la nuit pour les admirer), qu’ils recherchent les soleils accablants et connus de midi, les couchants qui sont à tout le monde, nous élisons pour notre voyage l’obscurité de la nuit qui prête du mystère aux spectacles les plus banals et, vertueux à l’excès, pour être plus sûrs de voir lever l’aurore, nous ne nous couchons point. Ainsi sommes-nous arrivés à Ackermann. Oh, la vilaine aube grise! Nous avons vu à l’horizon Odessa signalé à travers l’orage par un millier de points lumineux. Sébastopol nous reçut vers une heure du matin, et nous voici maintenant parcourant sous une lune d’argent clair la corniche de la Crimée à la recherche d’Yalta qui, comme toutes les villes après lesquelles nous courons, semble nous fuir.
Enfin, derrière un promontoire, un phare, puis les lampes électriques d’un port; dix verstes encore à travers un perpétuel verger embaumé, des villas, un quai, c’est Yalta. Nous sommes affamés comme à l’ordinaire, car nous n’avons pas dîné. Mais nous sommes en avance sur notre horaire. Il n’est que minuit.
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Yalta, 20 avril.—Faut-il l’avouer? Autant que la beauté du site, le souvenir des troubles d’il y a quelques semaines nous attire à Yalta.
Depuis que nous sommes en Russie dont les télégrammes racontent à l’étranger les troubles et les massacres, nous n’avons pas vu la plus légère émeute; aucun gouverneur n’a consenti à se laisser assassiner devant nous; aucun gréviste n’a brandi un drapeau rouge; pas un sergent de ville (à quoi servent-ils?) ne nous a fait le sacrifice de sa vie.