Nous sommes armés d’une façon inquiétante, pour nous s’entend, car nous avons, chacun, au moins un revolver. Il y a, en outre, dans l’auto, une carabine et un fusil de chasse qui nous meurtrissent les jambes. Nos compagnes de voyage ornent leur ceinture d’un redoutable petit poignard qui, jusqu’ici, n’a servi qu’à couper les feuilles d’un exemplaire de l’Amour de Stendhal, mais qui, au besoin, pourrait défendre une vertu que beaucoup affirment leur être plus précieuse que la vie. Cela a toujours été l’opinion des maris. Quant aux femmes, celles qui sont sages la réservent en ces questions jusqu’à mise à l’épreuve. Qui sait le prestige que peut vous avoir un chef de brigands? Le seul Emmanuel Bibesco n’est armé que d’une lime à ongles.
Il faut avouer que, dès le début de notre voyage, ces armes dorment au fond de nos valises, car, si c’est déjà un grand effort d’acheter un revolver, c’en est un excessif de le porter dans la poche de son pantalon.
Enfin dans Yalta nous cherchons avidement les traces du pillage et l’un de nous qui a, en outre de lui-même, une femme à défendre, montre un derrière bossué par une arme terrible.
—Ici, voilà une vitrine défoncée!
—Une devanture provisoire!
—Une maison brûlée!
—Enfin!
Nous avons des âmes de sauvage.
Nous nous faisons raconter les troubles. Pendant quarante-huit heures Yalta appartint à l’émeute. Une dame nous apprend qu’elle était dans une des maisons qu’on a brûlées et que cette maison lui appartient. Elle trouve cela si amusant qu’elle en rit encore et qu’elle a peine à parler.
—On a sauvé notre piano; on l’a descendu par la fenêtre à l’aide de cordes; il pendait lamentablement... c’était si drôle, Monsieur...