Elle ne peut reprendre son sérieux. Je veux la croire. Mais c’est l’amusement qu’elle a eu à se voir piller qui me paraît le plus drôle de son histoire.
Un coiffeur français est encore bouillant de colère et en veut aux officiers qui n’ont pas fait tirer sur la foule.
Enfin Yalta est maintenant calme. Les gens ont les mines les plus pacifiques du monde. Aussi, par dépit, nous mettons-nous à créer des troubles nous-mêmes.
Yalta, ville de luxe, appartient à la corporation bruyante des cochers tatares. Ils sont deux ou trois cents qui rangent leurs équipages le long du quai. Les chevaux sont vifs et mal attelés. Au bruit inconnu des autos, ils s’effarent, se cabrent, ruent, et partent au galop. Le beau désordre!
Les cochers nous apostrophent bruyamment. Nous supportons d’un cœur placide des injures que nous ne comprenons pas et qui s’adressent, paraît-il, par-dessus nos têtes, à nos parents et ancêtres. Grand bien leur fasse. Mais nous n’avons pas passé vingt-quatre heures à Yalta que les plaintes affluent chez le gouverneur, frère du célèbre Trepoff, préfet de police à poigne à Saint-Pétersbourg. Et nous recevons la visite du chef de la police; au premier abord il est assez cassant. Alors nous tirons de notre poche un papier revêtu d’un cachet et d’une certaine signature, et voici aussitôt un fonctionnaire incliné qui nous assure de son éternel dévouement.
Pauvres cochers d’Yalta.
Ce même jour, nous apprenons que Maxime Gorki est dans une villa voisine à se soigner, et je décide d’aller le voir. Un pharmacien me donne son adresse et me voilà parti.
La voiture suit la route de Livadia, puis entre dans une espèce de parc qui s’appelle Tchoukourlar; plusieurs villas éloignées de la route et de la poussière, semées irrégulièrement selon le terrain, regardent la mer voisine; la nature n’y est pas trop peignée; il y a de la vigne et des arbres fruitiers aujourd’hui en fleurs. C’est un des charmes de la corniche de la Crimée: elle n’a pas les cactus en lame de sabre édenté, les palmiers vernissés, les aloès épineux et les araucarias difformes que l’on a acclimatés, hélas! sur notre Côte d’Azur et qui semblent en fer-blanc.
La dernière maison à laquelle aboutit l’allée sinueuse est une villa toute blanche, d’un étage, avec portique, terrasse et toit plat à l’italienne. A la porte, une servante ne me comprend pas; je fais quelques pas dans le vestibule. Un homme grand, vêtu de noir, vient à ma rencontre. C’est Maxime Gorki.
M’ayant introduit dans un petit salon, il disparaît d’une allure souple. La pièce où je suis est simple; les murs sont passés à la chaux, ainsi que le plafond très élevé.