Rentre Gorki accompagné de sa femme. Je me présente à elle; lui dis qu’une admiration ancienne et une vive sympathie m’amènent chez eux. Mme Gorki parle le français très bien, avec un peu de timidité, une voix douce et un accent charmant. Son mari ne sait que le russe; grâce à elle, la conversation s’engage à trois.
Lorsque Gorki apprend que je viens de Paris et que je connais personnellement plusieurs des littérateurs dont il aime les œuvres, sa figure s’éclaire. Il veut dire tout de suite son admiration pour nos écrivains qu’il n’a lus qu’en traduction. Il préfère ceux de la grande lignée naturaliste; parmi les morts, Flaubert avant tout, puis Maupassant, les Goncourt des romans; des vivants, il nomme Anatole France, Loti, Octave Mirbeau. Mais c’est Mirbeau qui l’émeut le plus profondément. Tolstoï avait déjà exprimé son enthousiasme pour l’œuvre d’Octave Mirbeau. Ce qu’il y a de passionné, de tragique, de douloureux dans les pages du Calvaire ou du Journal d’une femme de chambre, la satire violente qu’on y trouve de la société actuelle, ont gagné à Mirbeau le cœur des deux plus grands écrivains de la Russie contemporaine.
Maxime Gorki, sa femme et Claude Anet à Yalta.
Pendant que Gorki parle, je le regarde.
Il est grand, élancé, souple; il est vêtu d’une espèce de tunique de drap noir flottante, serrée au cou, la culotte de même étoffe, des bottes molles; à la taille une ceinture de cuir avec des ornements d’argent ciselé. Le visage aux méplats accusés est tourmenté, le front aux rides creusées, puissant; les cheveux blonds sont rejetés en touffes en arrière; une petite barbiche rousse et rare couvre une mâchoire forte; les narines sont larges et les yeux bleus, d’un bleu intense et profond; on y lit une volonté forte; ce sont les yeux d’un homme d’action qui a souffert, non d’un mystique; en somme, le visage énergique et fatigué d’un homme qui s’est dépensé sans compter.
Il se penche vers nous, essayant de comprendre ce que nous disons. A un mot que sa femme lui traduit sur la sympathie que nous avons tous pour lui en France à cette heure-ci de sa vie, ce visage tendu s’éclaire, le regard s’adoucit, les yeux brillent et la bouche s’entr’ouvre dans un sourire heureux, confiant, qui dit une bonté profonde, essentielle et une jeunesse toujours vivante.
Mme Gorki me raconte comment son mari fut arrêté au moment où il arrivait chez elle à Riga où elle était dangereusement malade. Sans lui donner une heure, on l’emmena à Saint-Pétersbourg, on le conduisit à la forteresse; là, on le fouilla, puis on le fit se déshabiller; il resta nu longtemps dans une pièce froide, les pieds déchaussés sur des dalles en pierre. «—C’est là qu’il prit la mauvaise toux qu’il soigne à présent», me dit-elle.
Il ne se plaint pas de la prison, mais on refusa de lui communiquer les télégrammes qui lui apportaient des nouvelles de sa femme. Enfin on le remit en liberté provisoire. Son grand crime avait été de faire l’impossible avec ses amis pour éviter les horribles massacres de janvier. Le vendredi et le samedi, il avait multiplié les démarches auprès des ministres, éconduit partout. Tout cela, on le sait. Après, il écrivit un récit des journées tragiques, et un appel resté en brouillon. C’est cela qu’on saisit chez un de ses amis. Mais cet appel n’avait été ni signé, ni imprimé, ni donné pour être imprimé, ni répandu à plusieurs exemplaires écrits à la main. Toute base légale paraît donc manquer aux poursuites. Le procès doit avoir lieu dans le plus strict huis-clos; mais la date, quoi qu’on en ait dit dans la presse, est encore incertaine. Il semble que l’on n’ait nulle hâte de pousser l’affaire...
Maintenant nous parlons de la vie de Gorki. On a écrit sur lui beaucoup de choses inexactes en France et en Russie. On a dit qu’il était né dans la misère; ce n’est pas vrai. Il l’a connue et presque choisie; c’est autre chose.