A huit heures et demie, je suis seul à être prêt et je m’impatiente. Emmanuel Bibesco erre nonchalamment dans sa chambre et fait demander un barbier. A neuf heures moins vingt, je l’arrache des mains du Figaro et l’entraîne. Léonida, accompagné du fidèle Giorgi, monte dans une autre voiture. Les deux ménages suivront.

Nous arrivons à la gare et, à notre grande surprise, entendons sonner deux coups sur le quai. Cela veut dire, dans toute la Russie, que dans trois minutes le train partira. Nous voilà affolés. Que faire?

Nous nous précipitons sur le chef de gare qu’Emmanuel Bibesco supplie en vain d’attendre nos infortunés compagnons. Mais le train de Koutaïs trouve à Rion, à douze kilomètres de là, l’express de Batoum pour Tiflis; s’il se met en retard, il manque la correspondance.

Une minute encore. Il faut prendre une décision.

Nous nous rappelons que nos compagnons n’ont pas d’argent. Cela, c’est une maladie chronique de notre bande pendant le voyage; non pas que nous n’ayons de confortables lettres de crédit, mais les uns ne peuvent toucher d’argent que dans certaines villes et non dans d’autres; et puis le calendrier russe est abondant en saints dont on célèbre les fêtes en fermant les banques; enfin nous n’estimons jamais assez haut ce que nous coûteront nos déplacements futurs et le séjour dans des hôtels dont les domestiques sont en grève. Aussi sommes-nous toujours à court d’argent.

Nous faisons un compte rapide, prenons trois billets pour Tiflis, faisons descendre sur le quai Giorgi déjà installé dans un wagon et lui remettons tout ce qui nous reste de roubles en lui rappelant qu’aucun des bagages n’a été enregistré (chose qu’il oubliera du reste sitôt nous partis).

Cependant les porteurs emménagent sans cesse les petits colis à main dans notre compartiment. Mais nos compagnons s’obstinent à ne pas arriver.

Le dernier coup de cloche. Le train s’ébranle et, au même moment, apparaît calme sur le quai Georges Bibesco qui n’en croit pas ses yeux lorsqu’il nous voit agiter nos mouchoirs à la portière en signe d’adieu...

Et nous, dans le wagon, faisons le dénombrement des colis à main. Nous avons la plupart des valises de nos compagnons de route et la fourrure de Phérékide. Comme le temps est froid et que nous ne pouvons la rendre à son propriétaire, nous l’étalons sur nos jambes.

Nous nous divertissons assez mélancoliquement à penser à ce que doit être l’état d’esprit des deux ménages, condamnés à passer une journée encore sous la pluie dans ce Koutaïs dont nous avons épuisé l’intérêt. Nous supputons les invectives qu’ils ont dû nous adresser pour nous punir de leur retard. Et la préoccupation des bagages à main disparus les poursuit sans doute.