Ces décisions prises, nous nous sentons l’âme en repos. Qu’il pleuve, vente, ou neige, nous avons la certitude de voir la Perse dans peu de jours.

Léonida déploie une activité folle et ordonnée à préparer son expédition. Il commande des bidons de pétrole, passe ses matinées au bazar à interroger les gens qui viennent par caravanes de Tabriz; on ne voit que lui dans les bureaux du gouvernement; il obtient une lettre ouverte lui permettant de réquisitionner des cosaques, si besoin en est.

Giorgi pense à la lointaine Roumanie et soupire.

Pendant notre séjour prolongé à Tiflis, je fais parler les gens sur les troubles du Caucase; je prends des renseignements à droite et à gauche, auprès des représentants du gouvernement et chez les journalistes de l’opposition. Je finis par avoir une idée un peu plus nette sur l’origine et la cause des désordres qui sévissent au Caucase. Comme l’on peut prévoir que les troubles dureront plusieurs années, ceci vaut un chapitre spécial par-dessus lequel les voyageurs pressés ont la liberté de sauter.

Les Troubles du Caucase.—Les troubles qui depuis un an ont éclaté sur presque tous les points de l’immense empire russe ont revêtu au Caucase un caractère particulier et une gravité exceptionnelle.

Aux causes de mécontentement qui ont agi ici comme dans le reste de la Russie, se sont ajoutées, pour les rendre plus aiguës, les rivalités de races et les haines religieuses. Tatares, Arméniens, Géorgiens, Tcherkesses, et les vingt autres peuples qui habitent les montagnes et les vallées du Caucase ont toujours été hostiles les uns aux autres. Un instant, la force de l’ours russe a fait régner en ce pays une paix précaire; mais l’ours est aujourd’hui affaibli, occupé ailleurs, et la guerre civile recommence au Caucase.

L’état des campagnes est mauvais partout; dans le gouvernement de Koutaïs et dans le district de Gori, il est dangereux. Le paysan est pauvre et les impôts sont lourds. Il y a encore de vastes propriétés. Les paysans lassés de cultiver pour autrui, parfois pour de grands seigneurs qui ne vivent pas sur leurs terres, refusent de payer leurs redevances. Le moujik russe n’est pas civilisé; le paysan caucasien l’est moins encore. Il est rude, violent et, sur plusieurs points, a commencé une espèce de jacquerie. Les propriétaires effrayés ont quitté leurs terres pour se réfugier soit à l’étranger soit à Tiflis.

Comment la force publique rétablirait-elle l’ordre? Elle ne peut apporter aucun remède à une situation dont les causes permanentes échappent à l’action de la police. Quand un village entier se révolte, on y envoie un escadron de cosaques; grande distribution de coups de nagaïka, chapardage de quelques poulets. Les paysans n’en paient pas mieux leurs redevances.

Ils sont très pauvres. Pourtant le pays est riche. Je les ai entendu accuser de paresse; mais la paresse du paysan caucasien est faite pour beaucoup de découragement. Il a la conviction qu’il ne peut améliorer son sort et que son travail ne profite qu’au propriétaire. Condamné à être malheureux il préfère l’oisiveté. Et les amis des paysans que je rencontre même parmi les propriétaires disent: «Donnons-leur la faculté de travailler pour eux-mêmes, et ils se mettront à la besogne avec plus de courage.»

Ils sont crédules aussi, comme le moujik. Des émissaires, soi-disant du tsar, en réalité révolutionnaires, leur ont persuadé en certains endroits qu’ils avaient le droit de s’emparer des terres. Ils l’ont cru. Aux portes de Tiflis les paysans sont venus pour se partager le champ de courses!