On publie pendant notre séjour un rescrit du nouveau vice-roi, comte Voronzov Dachkof, qui promet une distribution des apanages de la couronne aux paysans. Dans le gouvernement de Koutaïs qui est le plus troublé, il n’y a pas ou peu de terres à distribuer. D’autre part la façon dont l’administration a procédé jusqu’ici a suscité un vif mécontentement, car, au lieu d’être données aux habitants anciens du pays, les terres ont été attribuées à des colons russes. Cet essai de colonisation n’a du reste pas réussi. Le paysan russe s’acclimate mal au Caucase.

Dans la question agraire, il y a aussi une question politique; les paysans, de races si diverses, sont pourtant Caucasiens. Ils se plaignent d’avoir comme supérieurs des fonctionnaires russes, pour eux étrangers, qui ne connaissent ni leurs mœurs ni leurs besoins. Ils disent que les fonctionnaires russes sont malhonnêtes et les volent, et qu’en outre le formalisme et les complications de l’administration sont insupportables. Les affaires importantes doivent se résoudre dans les bureaux de Saint-Pétersbourg à trois mille kilomètres de Tiflis. Imagine-t-on ce que peuvent être les lenteurs, les tracasseries, la force d’inertie aussi de l’administration en ce pays immense où les dossiers les plus divers viennent, de la Finlande au Caucase, de la Pologne à Vladivostok, s’accumuler dans les ministères de Saint-Pétersbourg?

Je n’ai pas rencontré un Russe, appartînt-il lui-même à la plus haute administration, qui ne levât les bras au ciel en parlant des bureaux de Saint-Pétersbourg. L’irresponsabilité, l’abus de pouvoir, une indifférence qu’on ne peut imaginer, souvent aussi la malhonnêteté, voilà les plaies bien connues et réelles du fonctionnarisme russe. Les habitants du Caucase demandent à s’occuper de leurs affaires eux-mêmes, à nommer leurs chefs. S’ils sont volés, ils veulent que ce soit par les leurs.

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Dans les villes la situation n’est pas meilleure; les grèves y sévissent à l’état endémique; la plupart des villes sont en petit état de siège. On sait ce qu’ont été en février les horribles massacres de Bakou[1]; partout ce sont des assassinats, des désordres graves.

[1] Depuis que ceci a été écrit, Bakou a été à feu et à sac au mois d’août 1905, et partout les Tatares, au nom du panislamisme, massacrent les Arméniens.

Le gouvernement accuse les Arméniens d’en être les fauteurs. Je crois que le gouvernement se trompe.

Les Arméniens sont nombreux au Caucase. On ne les aime pas. Le gouvernement, les Géorgiens et les musulmans Tatares, Tcherkesses ou Kurdes, leur en veulent. Que leur reproche-t-on?

Ils ne sont pas orthodoxes, mais forment, comme on sait, une église à part dont le Catholicos réside à Etchmiadzin, près d’Erivan. C’est là le centre de ce qui fut jadis, en des époques lointaines, le royaume d’Arménie. Il y a longtemps que le royaume d’Arménie a disparu; les Arméniens sont restés. On les trouve dans tout l’orient, au Caucase et dans l’Arménie turque, en grand nombre. Ils sont intelligents et actifs; on les accuse de s’enrichir rapidement aux dépens des populations au milieu desquelles ils vivent, qu’elles soient paysannes, industrielles ou commerçantes. A Tiflis, par exemple, la fortune a changé de mains et a passé des Géorgiens, anciens propriétaires, prodigues et sans ordre, aux Arméniens nouveaux venus, avides et économes. D’où rancunes et haines des Géorgiens ruinés contre les Arméniens enrichis. De là à les accuser d’être les auteurs de tous les maux dont le pays souffre, il n’y a qu’un pas. On l’a franchi.

Les Arméniens sont partout où l’on fait des affaires. Comme les juifs, ils excellent dans le commerce de l’argent; ils ont souvent le tort de réussir. Cela ne se peut supporter. Alors on leur reproche de n’avoir pas d’autres qualités, de ne pas aimer la guerre, de manquer de courage, d’avoir, comme Panurge, une peur naturelle des coups. Et ces reproches sont probablement fondés.