On assure aussi qu’ils pratiquent l’usure, qu’ils sont sans pitié pour ceux qu’ils ruinent. Qu’ils aient abusé de leur force, je n’en doute pas. Mais la vérité objective est autre; au milieu de populations qui ont le travail en horreur, ils sont d’une prodigieuse activité; parmi des gens qui n’entendent rien aux affaires, ils en ont l’amour et le sens le plus développé; parmi des gens prodigues, ils sont économes. Voilà les vraies raisons de leur succès, voilà les véritables causes des haines qu’ils ont suscitées.
Ces haines se satisfont, en temps troublés, d’autant plus aisément que les Arméniens manquent de courage. Je me souviens de notre petit domestique persan, qui avait dix-huit ans et en paraissait douze, s’écriant: «C’est un Arménien, je vais le battre!» Voilà l’état d’esprit général des populations au milieu desquelles ils vivent. L’Arménien n’aime pas le corps-à-corps et la lutte. A Bakou, un témoin oculaire m’a dit avoir vu, lors des massacres, un seul Tatare éventrer à coups de poignard quatre Arméniens sur un trottoir. Pour se défendre, l’Arménien emploie des bombes; cela est tout à fait dans son caractère. Il prépare à domicile des armes savantes et se venge à froid. A Erivan, en ce moment-ci, les Arméniens qui sont en majorité ont massacré à l’aide de bombes un grand nombre de Tatares.
Ils sont antigouvernementaux. Qui ne l’est en Russie aujourd’hui? En outre des causes de mécontentement qui sont communes à tous les Russes, ils ont des raisons particulières de n’être pas satisfaits de l’état actuel. Ils tiennent à leur vie, et le gouvernement les laisse massacrer; ensuite le gouvernement a confisqué les biens de leur église et a fermé leurs écoles.
Il est évident que ce n’est pas par des mesures de ce genre que le gouvernement se ralliera les Arméniens. Et à leur tour, ils accusent le gouvernement non seulement de ne pas les protéger, mais encore d’exciter les Tatares contre eux.
Il est certain que pendant longtemps la politique russe s’est faite au Caucase contre les Arméniens. Ils ont le tort d’être intelligents. Rien ne fait trembler un gouvernement despotique comme l’intelligence. Contre les Arméniens, la politique russe a suscité les Tatares, qui, eux, ne sont pas suspects d’intellectualisme.
Il est notoire qu’à Bakou, avant les massacres de février, les Tatares avaient reçu, dans les campagnes environnantes et dans la ville, de nombreux permis de ports d’armes, tandis qu’on refusait systématiquement tout permis aux Arméniens. A Tiflis, on me raconte l’histoire suivante dont on me certifie l’exactitude. Trois Arméniens se déguisent en Tatares, demandent une audience, et alléguant la crainte de se voir attaqués, sollicitent la permission d’acheter des revolvers. Ils l’obtiennent et vont acheter une douzaine d’armes à feu. Quelques jours après, ils vont demander, cette fois comme Arméniens, une permission analogue. Elle leur est refusée. Pourtant il est manifeste que ce ne sont pas les Arméniens qui attaquent et qu’ils n’ont jamais cherché qu’à se défendre. Le mot célèbre: «Ce sont toujours les mêmes qui sont massacrés» n’est nulle part plus vrai qu’au Caucase.
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Dans les sphères gouvernementales, on a la conviction que les comités secrets arméniens sont les fauteurs des troubles d’ordre politique qui sévissent au Caucase.
Je crois que c’est là une erreur.
Les Arméniens font de la politique, c’est vrai. Qui n’en fait en Russie?