Mais il faut considérer que ce sont les Arméniens qui ont le plus à souffrir de l’anarchie où se trouve le Caucase et qu’il serait vraiment inexplicable que les gens intelligents et avisés qu’ils sont se plussent à perpétuer un état de troubles qui leur est, plus qu’à aucuns autres, préjudiciable. Qui massacre-t-on? Les Arméniens. Qui a le plus à perdre aux grèves et aux troubles économiques? Les Arméniens, qui forment précisément la classe commerçante et active.

Les Arméniens ont au contraire intérêt à ce que le pays soit apaisé, à ce que l’ordre soit rétabli. Ils sont heureux des efforts que le général Louis-Napoléon fait à l’heure actuelle pour restaurer la paix dans le gouvernement d’Erivan. Ils veulent un pouvoir politique juste et fort qui les protège. Jusqu’ici le gouvernement actuel les a maltraités. Ils désirent sa chute. Quel est le Russe intelligent aujourd’hui qui ne se réjouira avec eux de la fin du régime autocratique et bureaucratique?

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Où faut-il donc chercher les auteurs des troubles qui désolent le Caucase?

Il ne faudrait pas croire que ces troubles soient nés spontanément dans les villes et les campagnes. La situation générale, économique et politique, était très mauvaise, détestable. Mais il s’est trouvé des gens fort habiles pour l’exploiter. Ce sont les social-démocrates, les révolutionnaires russes, géorgiens, et arméniens aussi, cela va sans dire; ils étaient prêts depuis longtemps; les événements récents leur ont fourni l’occasion attendue. Ils ont su en tirer un parti merveilleux pour propager leurs idées et hâter la ruine du pouvoir autocratique. Ce sont leurs émissaires qui ont parcouru les campagnes et excité les paysans non seulement à ne pas payer leurs redevances mais aussi à réclamer les biens de leurs maîtres. Ce sont eux qui ont suscité les innombrables grèves qui ont suspendu la vie normale dans les villes: grève des ouvriers du pétrole, des débardeurs, des employés et des ouvriers du chemin de fer, des conducteurs de tramways, des cochers et charretiers, des employés de magasin, des domestiques hommes et femmes, des garçons de café et de restaurant, qui ont fermé les bazars de l’alimentation et, à la lettre, affamé Tiflis. Il n’y a pas une corporation de travailleurs qui, à Tiflis par exemple, n’ait été en grève.

Il est impossible de ne pas voir là l’effet d’un plan concerté, l’exécution de mesures prises par des gens qui savent ce qu’ils veulent en entretenant une constante agitation. Ces grèves sont avant tout politiques.

Les révolutionnaires ont trouvé le moment opportun pour hâter l’accomplissement des réformes qu’ils demandent. Ils se sont fait ainsi des partisans dans toutes les couches de la population laborieuse. Partout ils ont offert aux travailleurs des programmes nets et explicites; partout les patrons se sont trouvés en face de revendications précises présentées par des ouvriers avertis, assurés de leur droit et parlant haut. J’ai vu les demandes des domestiques; ils veulent une limitation des heures de travail, une nourriture saine, des soins médicaux en cas de maladie; il faut qu’on leur parle poliment; on ne peut les renvoyer sans raison. Nulle part au monde, même aux États-Unis où les gens de maison ont des exigences que nous ne connaissons pas, on n’accorde autant aux domestiques.

On voit clairement le but visé par les révolutionnaires: créer un état de troubles tel que le gouvernement soit obligé d’accorder les réformes politiques demandées.

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En face de gens qui savent ce qu’ils veulent et n’hésitent pas à employer les moyens nécessaires pour réussir, que fait le gouvernement? Quelle est sa politique dans ces circonstances graves?