J’ai cherché longtemps, je me suis informé partout.

Je n’ai rien trouvé, pour la simple raison que le gouvernement n’a pas de politique et que sa seule doctrine, qu’il applique du reste avec une constance digne d’être louée, c’est le laisser-faire.

Je ne sais s’il est encore des gens en Europe pour croire aux vertus divines d’un gouvernement autocratique et pour s’imaginer qu’il a en soi, parce qu’autocratique, la force et la puissance. Peut-être y a-t-il des théoriciens ivres de logique qui croient à une politique autoritaire appliquée en Russie et au Caucase. Que ces personnes candides se détrompent. Le gouvernement ne fait rien; c’est le gouvernement le plus faible, le plus impuissant d’Europe. Si, par extraordinaire, la tête prend une décision, les membres ne l’exécutent pas. Mais la tête n’aime pas à décider. A-t-elle peur? C’est possible. Les assassinats de tant de gouverneurs qui avaient essayé de la manière brutale ont-ils inspiré la terreur? Je ne sais, mais la seule politique du gouvernement est d’avoir des cosaques (les régiments de ligne étant suspects). Encore n’ose-t-il pas s’en servir et faut-il des troubles graves et une attaque directe pour que l’on emploie la force armée. Son inertie est telle qu’on l’accuse d’avoir comme politique secrète et inavouée d’opposer race à race et de laisser s’entre-détruire ceux qu’il considère comme ses ennemis propres.

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Les partis politiques au Caucase sont aujourd’hui d’accord sur un programme minimum que voici. Ils demandent, et cela n’est pas excessif, d’avoir les mêmes libertés que le reste de la Russie. Il n’y a même pas de zemstvo au Caucase; on veut avoir un zemstvo. On demande en outre à élire des députés à l’Assemblée nationale russe, cela pour un avenir que l’on espère prochain[2]; la reconnaissance des différentes langues caucasiennes et la réouverture des écoles arméniennes; la restitution des biens de l’Église arménienne; le jury pour les affaires criminelles, avec recrutement suivant les nationalités (dans ce pays où les races sont si diverses, on voit du même coup pourquoi les indigènes réclament cette réforme et pourquoi les autorités russes l’ont toujours refusée); les paysans veulent le partage des terres de la couronne, ou leur mise en location avec payement par annuités, cela pour les indigènes et non pour les colons russes; des banques agricoles avec un taux peu élevé, et surtout avec moins de formalités (les formalités légales si compliquées aujourd’hui, empêchent les paysans de se servir des banques existantes); le droit pour les communes et les districts de nommer leurs administrateurs; enfin on réclame l’abolition de la censure préventive pour la presse.

[2] Ceci a été écrit durant l’été de 1905.

A ceux qui m’exposaient ce programme, j’ai demandé s’ils avaient l’espérance lointaine d’une séparation du Caucase d’avec la Russie et la reconstitution d’un État politique indépendant. Non, on n’y songe pas. Personne ne veut de la séparation, sauf peut-être quelques montagnards, irréductibles et musulmans, que personne du reste ne va troubler dans leurs montagnes. Dans un pays où tant de races différentes se côtoient, se détestent, la séparation amènerait un état d’anarchie pire que l’état actuel.

Quel est l’avenir prochain de ce pays? Bien hardi qui osera le prophétiser. Quel sera le gouvernement assez fort pour faire vivre en paix Tatares et Arméniens, pour donner satisfaction aux différentes nationalités et conserver en même temps l’unité indispensable, pour assurer une vie politique normale à un pays si profondément troublé, régler la question agraire, les questions ouvrières et mettre fin aux luttes religieuses?

L’autocratie russe a échoué dans cette tâche difficile. Un gouvernement représentatif réussira-t-il? Il n’y a plus que cela à tenter.

Tiflis.—Dernières Journées au Caucase.—Les théâtres sont ouverts. Soyons-en reconnaissants aux comités révolutionnaires. Au Grand-Théâtre, qui est spacieux et magnifique, nous voyons Coquin de Printemps arrangé en opérette par Strauss, et Sapho, jouée par celle qu’on appelle la Réjane russe, la Iaworskaia, à la ville, princesse Bariatinsky.