Nous arrivons enfin au point culminant de la route. Nous sommes à seize cents mètres d’altitude, et, soudain, découvrons devant nous tout un pays nouveau qui s’étend à perte de vue, c’est le haut plateau de l’Iran que nous avons tant désiré.
A gauche, le protégeant au nord et le séparant du Turkestan russe, une chaîne prodigieuse de montagnes, l’Elbourz s’en va se perdre vers l’est jusqu’à l’Himalaya qui la continue. Les cimes blanches, glorieuses dans le soleil baissant, montent vers le ciel. Au loin étincelle le pic conique du Demavend, la montagne sacrée, le cratère endormi dans les neiges éternelles. Au pied du Demavend, c’est Téhéran. Devant nous, la route redescend sur Kaswyn.
A droite c’est le haut plateau persan d’une altitude qui varie de onze à douze cents mètres; des chaînes de montagnes peu élevées le traversent de l’est à l’ouest. Il s’étend, désert monotone, dans la lumière grise et bleue qui le baigne. Le voilà cet antique empire des Perses! Il est à nous, enfin!
Le même crépuscule affaibli descend sur nous et sur lui.
Nous nous redressons dans la voiture, nous ne sommes plus fatigués.
La nuit, qui vient vite en Orient, nous surprend sur la route. A dix heures seulement, nous faisons notre entrée dans la grande ville de Kaswyn, centre ancien de culture, où naquit cette «Gourret-oul-Ayn» (La consolation des yeux), dont Gobineau nous a raconté la vie ardente et la fin tragique dans les troubles bâbystes[4].
[4] Sur l’histoire du Bâb et de la réforme religieuse qu’il tenta au milieu du XIXe siècle, lire les belles pages de Gobineau dans Les Religions et les Philosophies dans l’Asie centrale.
Nous suivons une allée d’arbres épais et arrivons au relais, chapar khané, où nous passerons la nuit.
Le chapar khané de Kaswyn est une hôtellerie.
Il est unique de son espèce en Perse. On y trouve des chambres, des lits, et à toute heure de la nourriture à des prix vraiment modiques. On nous y sert une poule au riz pour quatre-vingts centimes. C’est une chose qu’on n’oublie pas quand on vient de quitter les hôtels du Caucase où nous avons connu d’autres prix.