Devant notre jardin c’est l’avenue ancienne et vraiment royale qui mène au palais du gouverneur.

A gauche, près de nous, un coin d’ombre épaisse sous les ormeaux qui abritent l’entrée principale d’une grande mosquée. On aperçoit sous l’arche de la porte aux carreaux de faïence émaillée, un peu de la cour principale, le bassin des ablutions, des troncs d’arbres énormes. Au-dessus des murs, parmi les feuillages frais, fusent les minarets qui flanquent la coupole centrale.

Le cortège impérial passera dans la cour même du chapar khané, en longera le jardin, puis prendra la grande avenue pour se rendre chez le gouverneur.

Je m’installe sur le toit d’un pavillon bas qui borde la grille. Je serai là à merveille pour voir et pour photographier.

Il règne déjà dans l’avenue une grande animation.

Des groupes d’hommes circulent vêtus d’une robe, brune le plus souvent, parfois bleue. Une ceinture de couleur serre la tunique de dessous à la taille; ils sont coiffés pour la plupart de la calotte de feutre ras.

Les mollahs ou prêtres, seuls, portent un turban blanc. Ils sont nombreux. Kaswyn est une ville de prêtres; ils ont de belles figures régulières et fines, le front bombé, le nez allongé et mince. D’autres montrent une ceinture et un turban verts; ceux-là sont des séides. Ils descendent du Prophète, ou du moins l’affirment, ce qui en ces pays où l’état civil est incertain, revient au même.

Des femmes, vêtues d’un grand voile noir qui les enveloppe, passent par groupes. Elles ont, sous leur voile, la figure couverte d’un mouchoir blanc à travers les à-jour duquel elles regardent sans être vues.

Tout ce monde se promène avec dignité, sans impatience, conversant ainsi qu’il sied à des gens de sens rassis. Aucun cri, aucune bousculade; des marchands circulent offrant de petits blocs de glace pour le prix de deux centimes; d’autres vendent des culots de pipe, d’autres des fruits secs.

Au pied du pavillon, sur le toit duquel je me tiens, sont assis une demi-douzaine de gens assez misérables; ils font cercle et se racontent des histoires ou des bons mots. Je suis frappé de la dignité simple de leur tenue. Deux ou trois fois des agents du gouverneur, armés de grandes baguettes, viendront les disperser. Ils se séparent sans résister et cinq minutes plus tard, ils sont là de nouveau, reprenant leur conversation interrompue. Autour d’eux jouent des enfants qui imitent les jeux équestres et les combats à la lance de l’héroïque Rustem.