Des arroseurs jettent de l’eau sur la poussière épaisse de l’avenue. Ils la puisent dans les fossés qui longent ce qui serait chez nous les trottoirs. Comme la plupart des villes persanes, Kaswyn a des conduites d’eau qui viennent des montagnes. Les Persans se sont toujours entendus à merveille à capter les sources et à les mener sous terre à des distances considérables.
Sur les toits des maisons basses, des petits enfants ont grimpé, et des femmes aussi.
Dès sept heures, de longues files de chameaux commencent à arriver du camp impérial qui était à vingt kilomètres de la ville. Ils sont attachés les uns derrière les autres par groupes de six. Les chameliers crient pour que la foule se range; la clochette que les chameaux ont au cou tinte, et ils avancent sans s’arrêter jamais, le cou tendu comme pour une supplication. Du premier jour, je m’intéresse passionnément à cette bête étrange, et je ne cesse de l’observer.
Ceux qui passent là sont chargés de tentes, de ballots de tapis, de sacs d’orge ou d’avoine. Des mulets, par centaines, les suivent, puis des fourgons de bagage où sont entassées d’innombrables malles, les unes européennes, les autres persanes, bariolées de couleurs vives. Des domestiques de la cour, en livrée écarlate aux brandebourgs d’or, des soldats débraillés, des agents des postes impériales avec le lion d’argent sur le haut bonnet d’agneau frisé escortent les bagages. Il en défile ainsi pendant trois heures et plus; il doit avoir passé quinze cents chameaux et autant de mulets. Les objets les plus bizarres s’entassent sur leur dos. Je vois une chaise roulante à siège d’osier, coiffant la bosse d’un dromadaire; une boîte à musique colossale sur un mulet qu’elle écrase, un gramophone, un globe terrestre.
Arrive aussi un petit être gris, barbu, pointu, portant bésicles, à califourchon sur un diminutif d’âne, chargé d’un bissac énorme dont les poches sont gonflées d’objets mystérieux, et d’où sort, menaçante et pointée vers le ciel, une immense lunette; c’est l’astrologue de Sa Majesté.
Pour ajouter au pittoresque et à l’animation de la scène, des chefs des tribus montagnardes, les gouverneurs des gros villages voisins entrent dans Kaswyn pour saluer le Chah à son passage. Ils sont montés sur de vifs petits chevaux bellement harnachés, ont la carabine en bandoulière et, par groupes de douze ou vingt, caracolent dans l’avenue.
Le Chah, qui nous vaut ce spectacle, voyage aujourd’hui comme voyageaient jadis Xerxès ou Darius. Rien ou presque rien n’a changé depuis deux mille cinq cents ans, et quand il se met en route, c’est toute une affaire.
Il ne lui suffit pas d’avoir avec lui une douzaine ou deux de courtisans. Il emmène une suite de près de cinq mille personnes. C’est la population d’une petite ville, qui se déplace, qu’il faut loger et nourrir. Les ministres et les hauts fonctionnaires ne se séparent pas du souverain, non plus que les courtisans qu’il est habitué à voir chaque jour. Le harem reste à Téhéran; les femmes persanes ne voyagent pas à l’étranger.
Au matin, on lève le camp du Chah.