Comme ceux qui partent avec le Chah sont des personnages d’importance, ils ont une suite digne de leur rang. Chacun de ces seigneurs est accompagné d’un nombreux domestique. En Perse, un homme de qualité a une vingtaine de gens au moins dont la seule occupation est de s’accroupir sur leurs talons pour se raconter d’interminables histoires. Il faut à chaque courtisan deux tentes, l’une dans laquelle il couche, l’autre qui est envoyée en avant pour le camp du lendemain; ses domestiques ne se passent pas de tentes non plus. Il emmène plusieurs chevaux de selle, et autant de palefreniers que de chevaux, des chameaux, des mulets pour porter les tentes et le mobilier des tentes, de nombreux tapis, luxe de tous le plus indispensable à un Persan, tapis de Kerman, d’Yesd ou d’Ispahan, qu’à la halte on étendra sur le sol; deux ou trois malles sur lesquelles sont peints en couleurs vives des ornements ou des fleurs. Et comme le voyage se fait à travers le désert, des provisions doivent êtres emportées. Enfin un millier de soldats veille sur la sécurité du Chah.

Les bagages de Sa Majesté défilent à dos de chameaux pendant trois heures.

Le voyage pour arriver au chemin de fer russe demande deux mois, car Sa Majesté n’aime pas faire plus de vingt kilomètres par jour. Encore, à ce train-là, elle s’essouffle. Lorsqu’elle arrive dans des villes comme Kaswyn ou Resht, elle s’y repose pendant plusieurs jours.

Au bord de la Caspienne, le Chah ne prend pas le bateau. Il craint la mer et, d’une façon générale, l’eau. Une diseuse de bonne aventure, voulant sans doute s’amuser aux dépens de Sa Majesté, lui a prédit qu’il mourrait par l’eau. Et dès lors le Chah évite la mer, les rivières et même les ruisseaux. Nous avons traversé le Mourdab; le Chah n’ose s’y risquer. Il prend une route sablonneuse qu’on vient de tracer et qui mène avec un immense détour à Enzeli. Notre automobile en profitera.

La diseuse de bonne aventure doit rire lorsqu’elle voit le Chah renoncer à traverser sur Bakou par un des excellents vapeurs de la compagnie russe et entreprendre par terre le pénible voyage le long de la Caspienne sur une route à peine tracée, à travers le pays le plus fiévreux de Perse. Il faudra au Chah trois semaines pour arriver d’Enzeli à Bakou où un bateau l’aurait mené en quinze heures.

C’est à la frontière russe qu’il laissera quatre mille cinq cents personnes, sans compter les chameaux et mulets. Il ne restera qu’une cinquantaine de ministres et courtisans pour l’accompagner en Europe. Cette armée de courtisans, de domestiques qu’il traîne avec lui est redoutée par les populations des pays qu’il traverse. Les domestiques du Chah portent un uniforme éclatant, mais ils ne sont que rarement payés. Sans doute estime-t-on qu’endosser l’uniforme impérial est un honneur suffisant. A eux de se tirer d’affaire. Aussi quand on les voit arriver, les habitants s’enfuient; et les chameliers quittent la route avec leurs chameaux et leurs mulets.

La note moderne et délicieusement baroque de ce tableau est donnée par l’automobile du Chah, car le Chah a un automobile à vapeur et deux mécaniciens français.

A quoi lui sert son auto?

Rien ne serait plus satisfaisant que de voir «le Pôle de l’Univers» adopter la façon la plus rapide et la plus nouvelle de voyager, monter en auto à Téhéran pour faire en une journée les trois cent cinquante kilomètres qui séparent la capitale de la mer Caspienne. Il serait beau que Sa Majesté fût l’homme le plus «vite» de son empire. On peut imaginer les légendes que créerait ce peuple crédule autour d’un souverain qui aurait l’extraordinaire pouvoir d’être le matin à Téhéran et le soir à Resht.