Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement poussé, d’une plus affreuse vérité.
Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. Plus encore que l’âge, la différence de leurs natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude, emporté, il aime la chasse et les plaisirs bruyants ; elle est fine, délicate, oisive, venue on ne sait d’où, allant on ne sait où… Près d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils ne se quittent pas ; leurs jeux, leurs causeries, leurs promenades, leurs silences, ils mettent tout en commun.
Golaud souffre de l’intimité de son frère avec Mélisande. Leurs jeux puérils l’alarment. Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira plus. « Qu’y a-t-il entre eux ? S’aiment-ils ? »… Mais comment savoir ce qu’ils ignorent eux-mêmes ? Tourmenté, il erre dans la nuit. Sous la fenêtre de Mélisande, il trouve Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant les cheveux dorés qui tombent du balcon. — « Vous êtes des enfants, dit-il, mais il faut que cela finisse. » On sent gronder la passion ; déjà l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le mène dans les souterrains du château ; une eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son frère dans le gouffre redoutable ?… La lanterne qu’il porte à la main tremble de la lutte qu’il soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes lueurs sur les pierres rongées par l’humidité.
Puis c’est la scène avec le petit Yniold ; la jalousie de Golaud est déchaînée ; il ne peut supporter l’incertitude… Il fait espionner Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit Yniold ; il l’interroge âprement, d’une voix changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie… Voyez cet homme vieilli qui soulève dans ses bras un enfant pour le hausser jusqu’à la fenêtre de la chambre où Pelléas et Mélisande sont enfermés. — « Que disent-ils ? Que font-ils ? » L’enfant rapporte les paroles échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. La main forte de Golaud se crispe sur le petit Yniold ; l’enfant pleure.
Quel homme de théâtre nous montra jamais une plus effroyable peinture de la jalousie ?
A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande des propos incohérents, il la secoue, il la jette à terre ; il la tuerait… Non, il s’en va, le cœur rongé, sa grande épée à la main ; la Jalousie le précède et la Mort le suit.
Près de la fontaine où il surprend dans la nuit Pelléas et Mélisande, il transperce son frère…
Entre des draps pâles, petit être plus pâle, Mélisande maintenant agonise dans son lit. Elle va mourir… Golaud, farouche, se lamente. Il demande à rester seul avec elle ; le vieil Arkel et le docteur se retirent. Il se met à genoux près du lit ; son cœur est déchiré de douleur… mais, même à ce moment dernier la jalousie l’emporte. Il adjure Mélisande de lui dire la vérité. — A-t-elle aimé Pelléas ? — Mais oui, toujours… répond la mourante. — A-t-elle été à lui ? — Elle n’entend plus, elle est déjà trop loin… En vain la supplie-t-il. — La vérité, la vérité ! Mélisande !… Il dispute à la mort le dernier souffle de sa femme ; il faut qu’il sache tout ; mais c’est la mort qui l’emporte et ferme les lèvres décolorées de Mélisande sur le grand secret que Golaud ne saura jamais.
VIII
LES RUPTURES
L’éternel dialogue.