Quelle chaîne est plus difficile à rompre que celle qu’a forgée entre deux chairs lentement, ardemment, la sensualité ?
Pierre me dit : « J’avais quitté enfin cette jolie Dolly que vous avez connue et avec qui j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et je ne songeais qu’à rompre. Mais elle tenait à moi et je n’avais pas le courage de m’en aller. Enfin je la quittai… J’étais comme un homme qui a été longtemps enfermé, ivre de soleil, de joie, de liberté. Le jour durant, je ne pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir reconquis mon indépendance ; j’avais des maîtresses que je n’aimais pas, mais qui me plaisaient… Eh bien ! le croiriez-vous ? A ce moment-là, il n’y a pas eu une nuit où je n’aie été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir de Dolly ; je la voyais près de moi, je tendais les bras pour la prendre ; je l’appelais du fond de ma solitude, je souffrais de toute ma chair ; je la désirais comme jamais je ne l’avais désirée alors qu’elle était à moi… La crise dura près de trois mois. »
Il est des hommes dont le bonheur est dans le changement. L’un d’eux me dit :
— Je ne sens le prix que des choses qui m’échappent. Je les aime, et je sais que je les perdrai, que je serai impuissant à les retenir, qu’elles mourront bientôt en moi… Comment aimer une chose que l’on est sûr de posséder toujours ?… Comment la regarder passionnément si l’on est certain qu’elle sera là demain comme elle y était hier ?
Combien le sentiment de la précarité des choses n’ajoute-t-il pas de trouble et de beauté à l’amour ?
Je presse mon amie dans mes bras ; je couvre son fin visage de baisers et je lui dis : « Demain, tout sera fini entre nous. La vie qui nous a rapprochés nous séparera. Je passerai près de toi indifférent, alors qu’en ce moment je sens à te baiser une fièvre et une langueur telles qu’il semble que ma vie coule en toi par mes lèvres et que tu me la dérobes !… Demain je ne t’aimerai plus… Il faut que tu me donnes l’illusion de l’éternité en quelques heures ; il faut aussi qu’au bref moment où je je te possède, je sois oppressé par l’idée que je te perds. Tes beautés s’évanouiront pour moi comme des ombres, et disparaîtront la caresse de ton regard, l’éclat magique de tes yeux, la fraîcheur enfantine de ta bouche… Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres femmes… »
Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par l’angoisse de la mort prochaine.