Certains hommes sont maîtres dans l’art de rompre. Ils ont préparé leur départ en même temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette méthode a le désavantage de tuer toute spontanéité et de ne laisser rien au divin hasard. Comment faire pour rompre avec le minimum d’ennuis ? Arriver à persuader à la femme qu’elle ne vous aime plus ? C’est difficile. Il y a des femmes qui s’attachent.
S’endurcir le cœur, annoncer que tout est fini et supporter impassible la scène inévitable ?… S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît pas la mesure et c’est en vain que vous lui demanderez du tact et de la discrétion. Et puis vous risquez de vous laisser toucher, et l’histoire recommence…
Il est peut-être plus simple et plus efficace de fuir. Seuls les hommes forts, les héros, les Titans, peuvent porter sur leurs larges épaules le poids d’une rupture sans fuite. Pour les autres il n’est qu’une solution : partir, et ne laisser son adresse à âme qui vive.
Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé et dont l’esprit simple est inaccessible aux folles contradictions de l’amour ne comprendront rien à ce qui va suivre. Pour eux le problème se pose avec une rigueur mathématique : « Si vous n’aimez plus une femme, vous n’éprouvez aucune peine à la quitter. Si vous l’aimez, ne la quittez pas. »
Et voilà !
Dans la vie, il en va autrement. Pour ne pas généraliser, je vais prendre l’exemple typique de Jacques L…, qui a mis dix-huit mois à rompre avec sa maîtresse.
Il tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui et qui avait eu plusieurs amants, une femme impérieuse, exclusive, jalouse, autoritaire, ne vivant que pour sa passion dans une atmosphère de tempête.
C’est une de ces femmes avec lesquelles on n’a aucun repos. Leur amant les a quittées à trois heures du matin ; elles arrivent chez lui une heure plus tard. Elles savent tout de sa vie, gagnent les faveurs d’une demoiselle de téléphone et obtiennent d’être branchées sur sa ligne chaque fois qu’il téléphonera ; s’il dîne en ville, elles lui envoient un message au milieu du repas avec ordre de rapporter la réponse ; elles soudoyent son domestique, apprennent le nom de chaque personne qu’il voit, adressent à celles qui leur paraissent dangereuses des lettres anonymes ou leur téléphonent des injures. Elles enveloppent le malheureux dans des intrigues compliquées, le brouillent avec ses amis, avec la terre entière. Elles peuvent être des amies charmantes, elles sont des amantes tenaces et insupportables. Une fois que vous êtes tombé dans leurs bras, vous avez peu de chances d’en sortir.
Pourtant elles ont des qualités, et grandes, sans quoi elles ne se feraient pas aimer des hommes.