C’est à une femme de ce genre que s’attacha Jacques L… Jacques est un garçon impulsif, nerveux, incapable d’une volonté suivie. Il fut bien vite sous la domination de cette impérieuse maîtresse qui le soumit au même régime que ses prédécesseurs : scène de passion, crises de jalousie, nuits orageuses suivies de matins tempétueux, brouilles et réconciliations, visites inattendues, coups de téléphone incessants. Après deux mois de cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant ; il adorait cette femme et ne songeait qu’à la quitter, à fuir, très loin…
A ce moment, première absence. Dans une minute unique de courage il part pour La Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas rompre, il ne l’ose pas, il s’éloigne seulement, et, chaque jour, ce sont entre Paris et La Haye des télégrammes, des lettres, de longues conversations par téléphone. Elle le tient en son pouvoir à La Haye comme à Paris. Finalement elle va le chercher et le ramène. La vie infernale recommence ; en trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout de nerfs. Il part de nouveau ; cette fois-ci il met deux mille kilomètres entre elle et lui et s’en va en Russie. Les amants ne peuvent plus se téléphoner ; ils se ruinent en télégrammes.
Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, il rentre. Il rentre pour s’apercevoir qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il veut fuir encore ; il n’en a plus la force, il est comme paralysé. Elle a remporté la victoire…
C’est alors qu’un ami intervient, prend Jacques L… par le bras, le mène à six heures du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, lui prend un billet pour le bateau du lendemain à destination de New-York, et, sans le laisser rentrer à la maison lui achète une valise avec le linge et les vêtements nécessaires pour la traversée. Il monte à dix heures avec lui dans le train spécial pour Le Havre, l’installe sur le bateau, et ne le quitte qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.
Jacques L… a couru le monde en vagabond, ne séjournant jamais plus de trois jours dans le même endroit. Il est resté absent une année. Pendant les six premiers mois, il a continué à écrire à sa maîtresse sans oser lui dire, même à la distance où il était d’elle, qu’il avait rompu. Il cherche des prétextes, allègue des affaires, mais ne donne jamais son adresse. Puis, enfin, le silence.
Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. Elle s’arrange, on ne sait comment, pour avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque ville où il touche de l’argent, il trouve une lettre d’elle.
En Californie, il se lie avec une Américaine qui veut quitter son pays ; ils voyagent ensemble à travers l’Amérique et finalement rentrent tous deux en Europe.
Cependant son ancienne maîtresse l’attend. Elle a eu d’autres amants pendant son absence ; pourtant elle ne dérage pas à l’idée d’avoir été quittée. Elle fait un dernier effort pour le reprendre. Mais cette fois-ci il est trop tard, il est sous la domination d’une autre femme…
Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires pour rompre une liaison ; il a fallu qu’il voyageât en Hollande, en Russie, qu’il visitât le Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une Californienne.
On voit clairement dans l’histoire qui précède quelle est la triste situation d’un homme faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le domine. Pendant la première période fort douloureuse, il ne peut vivre ni avec, ni sans sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est également torturé.