Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après, une fois la situation établie…
LA CRISTALLISATION
Stendhal a fait la fortune de la théorie dite de la cristallisation qui revient à ceci : « On voit la personne que l’on aime douée de toutes les perfections. »
Cela est faux. L’homme amoureux peut garder beaucoup de clairvoyance. Il ne prendra pas une sotte pour une femme d’esprit, une autoritaire pour une femme tendre. Mais il mettra au-dessus de tout une qualité aperçue dans celle qu’il aime. Il grandira à l’infini cette qualité qui existe pourtant en réalité. Aime-t-il, lui, intelligent, cultivé, une femme simple et sans culture, il ne s’y trompe pas et dit : « Que m’importe l’intelligence, cette faculté superficielle, brillante et sèche ? Que m’apporteront de bonheur les idées acquises et les livres lus ? J’en suis las. Il y a en cette femme les promesses d’une tendresse (ou d’une beauté, etc…) telle qu’auprès de l’amour qu’elle me donnera les satisfactions intellectuelles sont vraiment méprisables. »
Il attribue à cette qualité une valeur inestimable. Plus tard, lorsqu’il aura joui à son contentement de cette tendresse, de cette beauté, il verra qu’il l’avait surestimée, qu’elle ne supplée pas à ce qui manque, et qu’il est difficile d’avoir avec une femme une union complète.
« DON JUAN » DE MOLIÈRE
C’est un piteux personnage que celui de Molière au point de vue don juanesque. Voyez les moyens qu’il met en œuvre et le résultat qu’il obtient. C’est un grand seigneur, un homme de la cour ; il a un magnifique habit doré, des rubans couleur de feu, un valet ; il est jeune, beau, courageux. Qui va-t-il séduire, cet homme prédestiné ? Deux jeunes paysannes. Et comment ? En leur promettant le mariage, tout comme s’il était un lourdaud de la ferme voisine !
Quelle belle figure de don Juan notre homme fait là ! Quelle partie difficile joue-t-il qu’il soit obligé d’en arriver au mariage pour réussir ! Être don Juan ! et user de moyens si bas ! Du reste, il ne connaît pas d’autre tactique. Il a séduit Elvire de la même façon. Il ne sait parler que de son argent, de ses relations, et de mariage ! Comment se peut-il qu’un don Juan plie son orgueil à d’aussi misérables manœuvres ?
Le véritable don Juan ne veut devoir son succès qu’à lui-même. Les conditions complètes du don juanisme ne sont réalisées que si le héros est sans fortune, sans nom, sans position avantageuse (Julien Sorel et Mlle de la Môle). S’il est noble, riche et puissant, il cache ces avantages et renonce à s’en servir. Alors seulement est-il sûr de triompher par ses propres moyens, par ce qu’il est, et non par ce qu’il a. Ce n’est ni pour payer des notes de couturier, ni pour se pousser dans le monde qu’on le choisit ; il ne promet rien aux femmes et aux filles auxquelles il fait la cour ; il se considérerait comme déshonoré s’il gagnait une femme par une promesse de mariage. Cela est vraiment trop facile ; il se refuse ces moyens qu’il laisse à ceux qui ne peuvent vaincre par eux-mêmes. Don Juan joue la difficulté et met son honneur à être sincère. Il ne dit pas : « Je jure de vous aimer toujours. Votre vie et la mienne ne feront qu’un à jamais ». Il dit au contraire : « Je vous aime et cela répond à tout. Demain ne nous appartient pas, je ne vous épouserai jamais. Mais c’est aujourd’hui que je vous veux. Je veux que vous m’aimiez à ce point de vous donner à moi sans réserves, sans garanties. Si vous ne m’aimez pas assez pour commettre une divine imprudence, je ne veux pas de vous. Laissons à d’autres le calcul, l’intérêt, le souci de ceci et de cela, le compte de ce qu’on livre et de ce qu’on reçoit. Il ne s’agit pas d’un marché, mais d’amour. Et comme je puis vous donner cela qui est sans prix et au-dessus de tout, vous m’aimerez… »
Voilà le thème que développe éloquemment don Juan.