Il est rare que la déclaration la surprenne. Quand une femme est aimée, elle le devine à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse l’aveu. La plus simple des femmes a sur ce point des lumières spéciales. Elle voit plus vite et mieux que l’homme le plus intelligent.
Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme qui se déclare, elle peut ressentir un peu de peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans l’hypothèse où la femme ne se donne pas). Mais il n’est presque pas une femme qui, à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle « arrangera les choses », qu’elle défera ce qu’elle a fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire complètement, car elle est fière, malgré tout, d’avoir inspiré un grand sentiment.
Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit de l’ennui.
En fait, elle peut éprouver mille sentiments divers, sans penser un seul instant qu’elle est outragée.
Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme un homme au moins qui a été, à un moment donné, éperdument amoureux d’elle, qui a parlé… et qui est resté son ami le plus cher, le compagnon de chaque jour sans que, bien souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait.
Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde dans la vie, mais dans les romans on continuera à nous montrer des jeunes gens n’osant se déclarer de peur d’outrager celles qu’ils aiment et des femmes tremblantes à l’idée d’entendre des paroles après lesquelles elles seront obligées de sonner leur domestique et de faire jeter à la porte l’ami qui leur était jusque-là si tendrement cher et dont elles goûtaient l’exclusive et délicate amitié.
Autre cliché : la déclaration.
On sait l’abus qu’on fait de la déclaration dans les livres et surtout au théâtre. Cela se passe selon un rite fixé par les usages. A un moment donné (on recommande de choisir un temps orageux), le héros s’avance et déclare son amour en termes choisis et cadencés ! Il s’exprime avec une émotion qui sait se contenir, car rien n’est plus noble et mieux ordonné que l’exposition progressive de ses sentiments. — Et les spectateurs applaudissent.
J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans la vie. Les grandes amours sont, à l’ordinaire, moins éloquentes ; les vraies passions sont moins belles parleuses. Entre gens qui s’aiment, l’aveu ne se fait pas en longues phrases. Un mot, un geste, un regard même en réponse à une question banale, à l’occasion d’un incident insignifiant, suffisent à révéler à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient.