L’AMOUR LIBRE

On voit des gens souhaiter un libre épanouissement de l’amour dans un monde nouveau où rien désormais ne gênerait plus sa croissance, n’arrêterait son élan.

Je ne sais trop ce que donnerait l’amour s’il avait à fonder une société. Mais nous pouvons déjà constater que l’amour facile ne va pas très loin, ne monte pas très haut.

Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre. Il ne grandit que dans des circonstances adverses ; il n’éprouve sa force que contre des obstacles. C’est pourquoi les barrières si gênantes que lui oppose la société ne sont pas inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur, de devoir, de vertu, d’amitié, de pudeur et de chasteté, ne cherchons pas à les diminuer. Exaltons-les, au contraire ; augmentons-en la valeur. Elles se dressent contre l’amour ; constamment elles l’humilient, l’anéantissent, l’écrasent. Tant mieux ! L’amour qu’elles ont vaincu n’était pas digne de vivre. S’il ne peut triompher des idées reçues, des dogmes imposés, qu’il meure !

Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser les obstacles qui se trouvent sur son chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est au delà du bien et du mal. Sur les ruines, il sourit, fier de sa force éprouvée.

Mais qui ne voit alors que son sort ne serait pas aussi grand dans la liberté ? Il ne peut exister dans la promiscuité, dans la vie trop facile, trop lâchée.

LA PUDEUR

Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. Celle-ci, Stendhal l’a décrite excellemment ; il n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons donc que de l’autre.

Les sentiments de pudeur physique que nous avons conservés prouvent que nos actes sont encore régis par des causes qui ont cessé d’exister depuis plus de dix mille ans (et il y a des gens pour croire à la liberté !) Les animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce qu’ils sont alors sans défense. Voilà une excellente raison. Nos ancêtres de l’époque préhistorique, lorsque l’homme faisait la chasse à l’homme, étaient obligés d’avoir, comme les animaux, de secrètes amours. Mais, depuis ces temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce plus de la même manière. C’est à la Bourse, dans les usines, que l’on se bat pour vivre. Nous sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.

Pourtant la pudeur, héritage de ces époques disparues, veut que nous nous cachions pour faire l’amour.