Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe ? Il y a un nombre plus grand de contradictions dans la nature qu’on n’en trouvera dans ce petit livre. Écrites à des époques diverses et dans des dispositions d’esprit différentes, ces notes vont tout de même, par des chemins détournés ou directs, vers un seul but qu’on entrevoit…
Je sais ce qu’on pourra leur opposer.
On dira qu’elles ne visent pas assez à donner un tableau de la réalité objective, qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que cela se sent trop.
Je serai heureux de lire sur ce même sujet le livre d’une femme. Je suis certain que si elle veut être sincère et que si elle se place au point de vue féminin, elle nous apprendra des choses intéressantes. Mais si elle veut parler en homme, il y a bien des chances pour qu’elle ne nous dise rien de significatif. Faisons donc chacun notre besogne. Notre seul effort doit être de voir clair et de ne pas nous laisser duper par les mots, par les préjugés et par les attitudes.
Du reste, l’effort que nous faisons pour décrire les choses dans leur vérité n’est-il pas vain ? Quelques-uns arrivent et disent orgueilleusement : « Voici l’univers tel qu’il est. » Et, cependant, ils nous présentent l’image qu’ils s’en font.
Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette illusion. La réalité nous échappe. Que savons-nous au delà des apparences ? Les philosophes ont contemplé le monde ; ils l’ont vu étalé devant leurs yeux avides ; ils ont regardé ses montagnes déchirées, les forêts où le vent chante ou pleure, le flux et le reflux infatigable des mers, les ciels changeants, le cours immuable des astres, la foule pullulante des hommes, — et le cerveau de l’homme qui est à lui seul un monde plus complet que l’univers entier. Ils se sont abîmés dans leur contemplation ; ils ont perdu conscience d’eux-mêmes. Maintenant ils vont saisir les secrets de la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini, ils l’interrogent : « Qu’es-tu ? » Et une voix sourde monte des profondeurs et leur répond : « Je suis toi. »
Il y a de quoi mourir de rire — ce qui est une solution — à voir les efforts désespérés que l’homme fait pour pénétrer par delà les apparences, pour dépouiller sa personnalité et refléter dans un pur miroir la vérité nue. Mais nous ne quittons notre individualité qu’au moment de la mort… et plus loin, nous ne savons rien.