Ce livre n’offre donc, comme tous les autres, qu’une interprétation des choses. On peut discuter la valeur artistique de l’interprétation ou son intérêt. Mais nul n’a le droit de me reprocher de ne pas donner une vue objective d’une réalité qui, différente pour chacun de nous, restera en elle-même éternellement ignorée.


C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer souvent le « je » dont on assure (je ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable. Stendhal, déjà, dans la préface de L’Amour s’excuse de la nécessité où il est de parler de soi. On ne peut éviter cette difficulté. En ces matières, vous décrivez ou des expériences que vous faites, ou des aventures auxquelles vous avez assisté comme témoin. Dans l’un et l’autre cas, quelle que soit la peine que vous preniez pour le dissimuler, c’est votre interprétation que vous proposez au lecteur.

Et finalement il est peut-être plus modeste de dire : « je » que de vouloir ériger en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience individuelle.


Je sais quelle est la malignité du monde.

Il est un certain nombre d’individus envieux et malades, qui, n’ayant rien à faire, s’occupent avec passion à brouiller les gens. Ils emploient leurs loisirs à colporter les nouvelles, à rapporter dans un lieu ce qui s’est dit secrètement dans un autre ; ils sont d’une prodigieuse habileté à découvrir des intentions là où vous n’en avez pas mis, à trouver des ressemblances où il n’en est point. Ils ajoutent malicieusement à ce que vous avez dit, déforment les propos et les enveniment.

Écrivez-vous le mot « femme », déjà leur imagination s’enflamme ; il ne leur en faut pas plus pour savoir à qui vous avez pensé, et, les moindres mots, ils les commentent, les interprètent, les développent : « … Une femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et portant une robe Directoire… ce ne peut être que madame R… » Ils volent chez madame R… bouillants d’indignation : — « Voyez, disent-ils, voyez ce qu’il ose ! Vous le recevez, vous le traitez en ami, et que va-t-il imprimer sur vous ! Car c’est vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous pas jeune, jolie ? N’étiez-vous pas au bal hier en robe Directoire et coiffée à la grecque ? Cet homme est un infâme ! »

Le malheur est que cette scène se répète dans trois ou quatre sociétés différentes et que, dans chacune, on est également persuadé que c’est madame X… et nulle autre que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie dans la ville, on donne encore des bals, et, comme personne ne l’ignore, les coiffures à la grecque et les robes Directoire sont à la mode cette année.