Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés qu’ils se trompent et que je n’ai dépeint personne en particulier ? Ce serait une étrange façon de reconnaître l’hospitalité des gens que de les diffamer dans ses écrits. Et, du reste, comment aurai-je trouvé des modèles dans le monde ? Tous les hommes à qui je serre la main ne sont-ils pas loyaux, sincères, discrets, dépourvus de haine, exempts de jalousie, à l’abri des passions, bons pères, fidèles maris ? Les femmes que j’ai l’honneur de connaître n’auraient-elles pas été choisies par le grand César dont l’épouse devait être au-dessus du soupçon ? Comment aurai-je donné du piquant à mes descriptions et mis dans ces pages l’accent de vérité qu’on y trouvera peut-être, si je m’étais borné à tracer les portraits des braves et dignes gens dont je fais mon exclusive société ?

Faut-il jurer ici que les mœurs que je décris et les traits de caractère que j’ai relevés, je les ai trouvés dans la planète Mars qui est habitée, comme chacun le sait, et où j’ai passé quelques années fort intéressantes à un moment où le séjour de la Terre m’était devenu fastidieux par l’excès de vertu de ses habitants ?

Mais il est inutile de chercher à apaiser les gens aigris dont le métier est de semer la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour les gagner aucun serment inutile.

Les honnêtes gens verront suffisamment que j’ai évité avec soin dans ce livre tout ce qui pouvait, en visant un individu déterminé, éveiller une curiosité scandaleuse.


Je me suis servi souvent au cours de ces pages de confidences que j’ai reçues. Mais je ne pense pas en avoir fait un usage défendu et que personne puisse se lever et me crier : « Vous avez trahi la confiance que j’avais mise en vous. »


Par ailleurs on me dira : « Comment avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a raconté ? Ne savez-vous pas que chacun se déguise pour ne se laisser voir que dans un costume et dans des attitudes avantageux ? »

Il n’est, en effet, personne qui soit absolument sincère. Mais il est des heures où chacun, presque malgré lui, est poussé à dire la vérité.

Les femmes, elles-mêmes, qui mettent tant d’art à s’arranger, ont leurs moments de franchise. Ces grands enfants délicieux ont un irrésistible besoin de se raconter. Or il est difficile de mentir toujours et avec suite. A qui les écoute avec sympathie et avec un peu de clairvoyance, il n’est pas de secret que finalement elles ne livrent.