Un homme délicat, cherchant une maîtresse, consentira-t-il à la prendre dans la rue ? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder ne suffira-t-il pas à la classer dans son esprit parmi les femmes faciles et folles, et à empêcher le charmant et indispensable travail d’idéalisation que Stendhal appelle « la cristallisation ».
Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. Il ne faut pas en faire fi. Est-ce donc rien de croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, de renoncer à la course projetée, de se mettre à la suivre ? Elle marche d’un pas décidé sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son odeur, vous allez, joyeux, en pensant à l’aventure prochaine. Vous la regardez, vous la respirez… Qui est-elle ? Comment vit-elle ? A-t-elle une âme légère de petite femme prête à se donner ?… Elle sera charmante en déshabillé ?… Je caresserai ses hanches arrondies comme les flancs d’un vase. Ah ! les jolis cheveux… Que répondra-t-elle quand je l’aborderai ?… Il faut l’amuser, la faire rire. Une femme qui rit est désarmée… Je sens que je gagnerai la partie. Nous aurons l’un par l’autre une heure de notre existence embellie… Je ne sais rien d’elle. Je ne la connais pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour en sortir aussitôt. Il n’est de plaisir que bref et sans lendemain. Hâtons-nous de le cueillir ».
Mais les hommes raffinés savent que même le plaisir demande plus de préparation. Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une chambre d’hôtel en compagnie d’une passante douteuse. Ils savent aussi les risques de ces rencontres. S’ils suivent une femme dans la rue, ils sont assez sages pour s’amuser un instant de cette poursuite, mais l’aventure charmante se noue et se dénoue dans leur imagination.
Il faudrait se faire une règle : s’interdire le plaisir facile de suivre et d’aborder les femmes dans la rue.
Alors, le jour où l’on en rencontre une qui vous fait rompre avec vos habitudes et mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut vraiment la peine.