Les hommes à succès ne sont pas sans s’apercevoir, s’ils ont un peu de clairvoyance, que les succès leur sont surtout faciles dans le petit cercle où ils ont accoutumé de vivre. Une fois qu’ils y ont conquis une femme, leur avenir est assuré.
Les habiles restent dans le pays dont ils connaissent les habitants et les mœurs. Ils y sont entourés d’un incomparable prestige. On les croit invincibles ; cela suffit pour qu’ils le deviennent. Ils ont l’autorité qui ne se discute pas.
Le monde parisien, divisé à l’infini en petites paroisses, est plein de coqs de village. Chacune de ces paroisses a un homme à succès qui la régente. Il opère dans deux ou trois maisons choisies ; il y connaît les tenants et aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut suivre et qui mènent au succès. Il donne ainsi la bataille sur le terrain de son choix. Sa sagesse est de n’en pas sortir.
Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne fait rien qui vaille. En vain prend-il des airs avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce qu’il a fait. Et si l’on dit de lui : « C’est un tel ; il a eu des succès », les femmes le regardent à peine et murmurent dédaigneusement : « Est-ce possible ? Vous vous trompez. »
DE SUIVRE LES FEMMES
J’ai connu un homme qui suivait les femmes dans la rue, en tramway, à pied ou en voiture. Ça l’a mené, après quelques années, dans une maison de santé où on le douchait en vain, chaque jour, pour ramener la raison qui l’avait fui.
Comme il était, au temps de sa jeunesse, doué de quelque intelligence et qu’il avait l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de Paris à l’usage des suiveurs. Il savait en quelles rues, devant quels magasins, à quelles heures et en quelles saisons, les chasses étaient les meilleures. En marge du plan figurait un tableau sur lequel on voyait le rendement de chaque quartier. On y lisait, pour une ligne de tramway, le chiffre : six pour cent. Une autre ligne donnait huit ; la rue de la Paix était à cinq ; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin montait à seize pour cent. Mais le meilleur résultat était obtenu en été, sur une ligne de banlieue, celle qui va de la Gare de l’Est au Perreux, où, sur cent femmes que l’on abordait, on était accueilli favorablement par vingt-deux d’entre elles.
Le nombre des ratés est considérable. Admettons, en moyenne, que notre homme réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais ici, comme à la chasse, le plaisir de la poursuite est grand et se suffit presque. Il s’y livrait avec passion, les nerfs tendus ; c’était déjà une joie aiguë et dangereuse. Il suivait entre dix et vingt femmes chaque jour. Il ne s’émouvait ni des rebuffades, ni des marques de mépris qui ne manquaient pas. Du reste, il avait acquis du tact. Il sentait assez vite quelles étaient ses chances de succès. Ce que disait la femme ne lui importait guère et il n’y prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours par de la colère, rarement par un éclat de rire. Colère ou rire, il continuait sans se laisser troubler.
Comme nous lui objections qu’il choisissait des femmes d’allure provocante et facile, il répondait qu’il était attiré, au contraire, par la tenue et les apparences les plus correctes, par la distinction et la réserve. Il convenait avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles qui imitaient à s’y méprendre les façons des femmes du monde, et ne s’être aperçu de son erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, mais il tenait pour assuré qu’il y a, dans le monde, comme dans la petite bourgeoisie, des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, par surprise, et qui préfèrent l’aventure sans lendemain avec un passant à la liaison dangereuse avec un homme de leur cercle. En outre, les étrangères étaient d’un sûr rapport, car elles viennent à Paris pour s’y amuser, et, ne connaissant personne, sont heureuses que le hasard mette un homme entreprenant sur leur chemin.
Notre ami était plutôt bien de sa personne, grand, les cheveux crépus, l’œil en amande ; du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement des hommes bien élevés, la vulgarité est le défaut qui déplaît le moins à la plupart des femmes.