Les rêveurs prétendent que seuls ils savent aimer et que l’amour n’existe que dans les larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur avis.

Je connais un homme qui est jeune, beau, séduisant. Il a eu beaucoup de succès. Des femmes se sont éprises de lui ; il a joué avec elles fort agréablement. Nul doute qu’en certains milieux, il ne passe pour un don Juan. Il prend avec les femmes le ton qui convient ; il leur fait une cour vive et légère, les juge avec une suffisante précision. Il les a ; mais il ne les aime pas.

Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé plus d’une fois, sa finesse, son assurance, son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd tout empire sur lui-même, ne dit que des platitudes, intervient mal à propos, sent sa maladresse, devient de plus en plus nerveux, finit par se rendre impossible et par se faire renvoyer. Cet homme malheureux n’a pas réussi à toucher les deux seules femmes qu’il a aimées passionnément.

A l’opposé, je vois un homme qui n’a jamais fait la cour à une femme, même pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au moins une nuance de sentiment. Mais il a réussi auprès de toutes celles dont il a été amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait (chaque fois qu’une femme vous dit une chose intéressante et vraie, elle use du discours indirect et attribue à une amie l’expérience qu’elle vous raconte. Pour la simplicité du récit — et aussi pour sa vérité — je rétablis le discours direct) :

« Personne ne peut savoir, qui ne l’a éprouvé, ce qu’était X… lorsqu’il était épris d’une femme. Une force irrésistible émanait de lui. On se défendait aussi longtemps qu’il vous était possible. Mais du jour où il vous avait attaquée, on se sentait perdue… »

DÉDOUBLEMENT

Il est des gens qui, au plus fort de la passion, conservent la faculté de se voir agir. Un spectateur conscient assiste impassible aux folies de l’être amoureux.

Le beau B. de R… me dit : « J’ai souffert souvent de ce dédoublement de moi-même, et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais avec les femmes que lorsque je les aimais. J’ai connu une fois la grande passion, celle qui vous chavire tout entier, qui vous fait perdre le sommeil et l’appétit. Je ne pouvais approcher que difficilement de la femme que j’aimais. Il y avait, entre nous, des obstacles presque insurmontables. Je fus amoureux d’elle pendant trois mois avant de la voir seule. Enfin, le hasard de la vie de Paris fit que je dus la ramener un jour en voiture chez elle. A peine la voiture commençait-elle à rouler que je parlais ; je le fis, en phrases coupées, heurtées, avec une passion enfiévrée par une attente si longue. Ce fut une vraie déclaration avec les mouvements d’éloquence et les admirables folies que l’amour dicte. Eh bien, tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, je m’étonnai du son inaccoutumé de ma voix. Elle était changée, étrange ; je nasillais affreusement, et je m’en apercevais ; je me disais à moi-même au même temps où je m’exprimais avec tant de chaleur : « Tu es absurde, voilà que tu parles avec l’organe ridicule, insupportable d’un bas acteur comique, crois-tu toucher le cœur de cette femme avec ton accent de pitre ? » Et j’essayais de me corriger ; je prononçais deux ou trois mots froidement avec ma voix ordinaire, puis la passion l’emportait, et je recommençais à nasiller…

« Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante de ma vie, un témoin caché en moi me jugeait et se moquait de ma voix changée. »

LE COQ DU VILLAGE