Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin elle est joyeuse ; elle sait qu’il viendra la voir. Elle a du monde autour d’elle ; elle s’anime… Il entre ; subitement elle se tait, elle se détourne de lui ; c’est une main morte qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, son malaise augmente, elle voudrait qu’il s’en allât. « Pourquoi est-il venu ? se dit-elle. N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce point ? » Elle lui répond brusquement, avec dureté.

Elle lui en veut du désarroi où il la jette : « Qu’est-ce que cette tyrannie qu’il exerce sur moi sans mot dire ? Il n’a qu’à paraître pour que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi est-ce que je l’aime ? J’ai vu des hommes plus beaux. D’autres sont plus tendres ; ils ont pleuré à mes genoux et m’ont offert leur vie. Mais il est venu, il n’a rien dit, il m’a regardée, et j’ai senti que je lui appartenais. Comme il est sûr de lui ! Je hais ce calme qui ne se dément pas au moment où je m’affole. Il est ici avec moi comme il est avec les autres ; entre elles et moi il ne fait aucune différence ; il semble que jamais il ne m’ait tenue dans ses bras. Ou bien ces autres, les a-t-il serrées passionnément aussi sur son cœur ?… Je le déteste ! »

Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme si la vie l’abandonnait… Il n’y a plus personne pour elle dans le salon, elle n’écoute rien ; elle le suit des yeux ; elle le voit marcher dans la rue, de cette démarche sûre de soi qui est la sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les perce de son regard aigu…


Celle-ci est de taille médiocre, la figure large, la mâchoire lourde, le teint mat, les cheveux noirs, un peu gras, de même que la peau. Elle a les yeux longs, les arcades sourcilières bien arquées, le nez aquilin, mais charnu et sans finesse, la bouche grande, les lèvres épaisses, rouges et humides, les dents jolies. Elle parle haut ; la voix est, comme la personne, commune.

Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées lubriques et triviales. Elle est riche et montre de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout de suite à sa place, éclairée par la lumière blafarde d’un globe électrique, parmi les passants en quête d’amour, sur le trottoir.

Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une allure décidée. Il faudrait que la société y fût bien peu nombreuse pour qu’elle n’y rencontrât pas un homme ou deux devant qui elle s’est dévêtue. Cette idée ne la trouble pas. Elle aborde sans gêne ses anciens amants. Elle ne montre aucun embarras ; elle ne se souvient de rien, sauf qu’elle les a eus, ce qui est une raison suffisante pour ne les avoir plus.

Elle fouille le salon et passe en revue les visiteurs. N’y aurait-il là personne pour elle ?… Mais soudain elle découvre le jeune vicomte de P… Il a dix-neuf ans à peine ; il débute, il est candide et vigoureux, novice aux choses de l’amour et plus embarrassé dans un salon qu’une jeune fille. Elle s’approche de lui ; elle lui assène un regard si direct qu’il baisse les yeux, intimidé… Maintenant elle est assise dans un coin écarté de la pièce, près de lui, si près, qu’en parlant, elle le touche et que sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune homme. Il sent que son destin va s’accomplir, qu’il est un jouet entre les mains expertes de cette femme. Il tremble, à la fois de peur et du désir de la chair qui point en lui… Il avait rêvé pour ses débuts d’autres étreintes ; il songeait à une jeune amie dont la candeur égalerait la sienne, tandis que le voici enfiévré sous les regards impudents de celle qui le presse.

Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque votre digne mère apprendra par son amant la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera à la pensée que votre initiation à l’amour ne vous coûte rien, qu’elle vous rapportera, au contraire, quelques bijoux de prix, des boutons de chemise, une épingle de cravate, voire même, si vous vous en êtes rendu digne et si vous avez égalé les exploits de quelques notables prédécesseurs, un beau chronomètre en or et qui sonne les heures.