Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas d’amant. Pourtant elle a été aimée passionnément. Des vies se sont assombries à cause d’elle. Elle a aimé, elle-même, presque à en mourir. Mais, au moment de s’abandonner, elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise avant de s’être donnée… Et maintenant, tout est fini.
Deux ans après la crise, son mari est mort. Mais l’autre avait disparu très loin, plus loin qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans l’alcool… Elle est restée seule avec une fille qu’elle élève elle-même.
Elle ne parle pas du passé ; elle ne se plaint pas. Mais il suffit de la voir pour comprendre qu’elle a été un jour jusqu’« aux sombres bords » d’où l’on revient pâle à jamais. Ses gestes disent la lassitude de ce voyage si douloureux qu’aucuns sommeils n’en effaceront le souvenir. Sa voix douce, retenue, effacée, a parfois une vibration soudaine et riche qui surprend ; dans le regard on lit quelque chose de profond, de muettement désespéré, de par delà les mots. Mais on devine derrière le visage fier et résigné, une âme intense, qui, malgré les blessures, ne veut pas mourir.
Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire qu’aujourd’hui elle s’accorde au moins le plaisir sans danger de voir librement les hommes qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans un monde où l’on se passe tout, elle ne se permet rien. Elle soutient quotidiennement la gageure d’être celle que la médisance même ne peut effleurer. Elle surveille ses démarches les plus innocentes. Si elle se plaît à la compagnie d’un ami, elle sera attentive à n’être pas vue en public avec lui ; elle fuit les apartés, ne l’invite qu’avec la grande liste, ne l’a pas à côté d’elle à ses dîners du samedi ; elle ne le rencontre ni aux Acacias le matin, ni aux thés de l’après-midi.
Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit ainsi, mais elle soutient qu’une honnête femme ne doit pas l’être uniquement dans le secret de sa vie et pour elle seule, qu’elle doit avoir de l’honnêteté non seulement le fond solide, mais aussi toutes les apparences.
On ne peut avoir pour elle des sentiments médiocres. Elle force l’estime ; si on l’aimait, ce serait d’un cœur nouveau.
Peut-être aimera-t-elle encore ? Et pourquoi pas ? N’y a-t-il pas derrière ces yeux fatigués un feu qui couve encore ? S’est-elle résignée jusqu’au fond d’elle-même ? A-t-elle tué vraiment le vivace espoir ? Si elle aime, personne n’en saura rien. Elle se cachera de tous et surtout de celui qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il du sentiment qu’il a éveillé ? Osera-t-il supposer qu’elle aussi est une femme, après tout, et faible, comme les autres ?…
Les fées se réunirent autour du berceau de cette enfant. L’une après l’autre, elles parlèrent.
La première dit :